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FÊTE DES PÈRES – L’hommage de l’écrivain Bernard Pascuito à Jean-Louis Trintignant, un grand acteur mais aussi un papa célèbre frappé lui aussi par le pire des malheurs pour un père, la mort de son enfant. Et dans son cas, la mort de deux enfants… « Cela n’arrive pas qu’aux autres », se dit-on. Cela arrive même aux gens connus. Et leur notoriété peut offrir un chemin, sinon un exemple à suivre. Et dans leur souffrance autant que dans leur résilience, ces hommes et ces femmes célèbres nous semblent si proches et si humains.

 

ARCHIVES – JEAN LOUIS TRINTIGNANT PRESENTE « 15 AOUT » AU FESTIVAL DE CANNES

 

« La mort de Marie, c’est arrivé il y a dix-sept ans, je ne pensais pas que ça faisait si longtemps, ça m’a complètement détruit, je n’arrive pas à m’en remettre. En même temps, on est fait de nos bonheurs et de nos drames. », Jean-Louis Trintignant

Il y a si longtemps que je n’ai pas souhaité une bonne fête à mon père, je ne me souviens plus de quand date la dernière fois. J’étais jeune, trop jeune. On est toujours trop jeune pour ces privations.  Et ces absences. Ce que je n’ai pas oublié, c’est que, depuis, la fête des pères n’a plus le même parfum. Ce parfum d’amour que l’on donne et que l’on reçoit. Pour les plus chanceux, souhaiter une bonne fête à son père, un dimanche de juin, c’est aussi s’entendre souhaiter une bonne fête par son ou ses enfants. On est devenu homme, on est devenu père, mais on reste un enfant, et tout est pour le mieux. La vie déraille une première fois lorsque votre père s’en va. J’ai longtemps pensé qu’il n’y avait pas beaucoup de place pour des chagrins plus insurmontables. J’ignorais que c’était surtout parce que la vie m’avait épargné d’autres douleurs. On traîne sa peine comme un boulet au fil des années. On n’en parle pas, on ne partage rien, mais chaque année, quand revient la fête des pères, on éprouve la même frustration, alors même que vos enfants vous souhaitent une bonne fête,  ignorants de la chance qu’ ils ont.

Un jour, par hasard, vous remarquez enfin, au-delà de votre propre mélancolie que vous aussi vous avez de la chance. Une chance inouïe. Votre enfant, vos enfants, sont tous là pour vous souhaiter une bonne fête. Et d’autres pères n’ont pas, n’auront plus jamais, ce même bonheur qui vous semble tellement éternel. Vous regardez enfin autour de vous, vous essayez de comprendre l’incompréhensible, d’aborder sur des rivages de désespoir absolu, tel un étranger qui n’est pas indifférent. Vous êtes au cœur de l’insurmontable, de ce mystère qui vous frappe aussi à partir du moment où vous avez compris qu’aucun parent au monde n’a la certitude d’y échapper.

J’ai écrit deux livres sur Romy Schneider, tous les deux empreints de la même question non dite mais si présente : comment continuer à vivre quand on a perdu un enfant ? Je n’ai jamais trouvé de vraie réponse. Plus on cherche, plus on découvre que la vérité est ailleurs, dans le cœur de chacun. Et qu’aucune vérité ne ressemble à aucune autre.

Et puis, Jean-Louis Trintignant est entré dans le cercle de ces pensées intimes il y a un peu plus de quinze ans, avec la mort de sa fille, Marie. J’aimais Trintignant depuis longtemps. Sa beauté, sa voix, son sourire incroyable, son talent inouï, sa retenue, sa pudeur, quand il avait perdu un premier enfant, à la fin des années 60. Pas un mot, pas une plainte. Il avait seulement divorcé quelque temps après que sa femme, Nadine, ait réalisé un film qui racontait cette perte. Le film s’appelait Ca n’arrive qu’aux autres, le couple Trintignant était interprété par Marcelo Mastroianni et Catherine Deneuve. C’était un film dur, lourd, tourmenté, douloureux. Il était au-dessus des forces de Jean-Louis Trintignant qui ne pouvait pas supporter cette mise en scène de leur tragédie intime.

Trente ans après, la mort de Marie, sous les coups d’une brute avinée, le long chemin de croix de son agonie, venaient l’achever. La même discrétion, le même enfermement dans son chagrin, le même désespoir muet…Le destin ne craint pas les répétitions. « Je suis mort depuis ce jour », a-t-il seulement dit pour résumer son écrasement. Avait-il besoin de dire plus ? Il est mort depuis ce jour mais le 11 décembre prochain, il aura quatre-vingt-dix ans et il nous donne toujours à travers son art, ses films, le théâtre, les poèmes qu’il continue de dire sur scène, comme il le faisait avant, avec Marie, un bonheur cruel. « Personne n’aime la douleur en elle-même, ne la recherche et ne la souhaite, tout simplement parce qu’il s’agit de la douleur », écrivait Cicéron en 45 avant notre ère. Il n’empêche, la douleur de Trintignant, nous ne craignons pas de nous en emparer. Elle nous oblige, comme tant d’autres plus anonymes. C’est vers lui que vont mes pensées chaque année au mois de juin, et vers d’autres pères unis dans la même désolation. »

DImanche 21 juin 2020, Bernard Pascuito pour Le Point rose.

 

ARCHIVES – JEAN LOUIS TRINTIGNANT ET SA FILLE MARIE TRINTIGNANT AU FESTIVAL DE CANNES EN 1971

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