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Quand on a perdu un être cher, et plus encore un enfant, l’arrivée des grandes vacances est souvent vécue avec appréhension. Voir les familles « normales » partir en vacances renvoie les parents en deuil à leur « anormalité ». la longueur de la période et sa légèreté ajoutent à la difficulté. Alors comment vivre cette période et y puiser des ressources. Le psychologue Eric Dudoit nous éclaire notre regard.

Les vacances sont difficiles à vivre comme toutes les périodes joyeuses

Pour les parents en deuil, les vacances sont difficiles à vivre comme toutes les périodes joyeuses.
Dans notre société occidentales, les vacances existent comme pendant de l’injonction : « Il faut travailler ». Mais nous ne sommes pas ici pour travailler au sens de « gagner sa vie », mais bien plus au sens de « travail sur soi », metanoïa (métamorphose). Et c’est ce travail qui fait qui je suis.
Notre société a peur de la solitude. Rester seul, en silence nous met face à nous-mêmes et face à soi-même on est parfois très mal. Mais ce n’est que dans ces retrouvailles avec soi, que l’on peut se trouver et… avancer. Là est le vrai travail.
Les vacances sont difficiles à cause de leur énergie de dispersion et de légèreté qui est tout sauf vraie. Le deuil nous amène à penser le vrai. Et la vérité est tout sauf une dispersion. Elle est au contraire un rassemblement.
Dans cette dispersion et cette légèrerté, les parents en deuil se sentent encore plus seuls. Et il n’y a rien de pire que de sentir seul au monde entouré…. A la question « comment tu vas? », on répond « ça va… « , selon les normes sociales. Plus que jamais, il faudrait oser dire « ça ne va pas », et quand on y arrive l’autre ne repond pas ou est si démuni que c’est encore plus dur.
Pourquoi sommes-nous tous accros de nos écrans? Pour nous évader. Mais parfois au lieu de s’évader vers de belles choses, on s’évade vers… des informations qui ne nous nourrissent pas.  Comment mon âme se nourrit-elle? Il est bien de se divertir, de danser, s’amuser. Mais il faut aussi se demander à quel moment je me nourris et à quel moment je ne me nourris pas. Quand j’ai posé un espace « sacré » préalable, alors cela remplit mon âme. Ritualiser les choses est important. S’autoriser des temps pour des choses « sacrées » pour soi, comme un temps pour soi et son enfant.

Apprendre à se regarder dans le silence

Pour être heureux pendant les vacances, il faut arrêter de présupposer des jugements sur soi, se libérer des jugements et des normes sociales qui ne nourrissent pas. Dans nos vies, on avance masqué. Le masque en latin c’est personna, la personne. Cela traduit combien on n’est  pas ce que l’on est dans la société.
Essayez de faire l’expérience de ce que vous êtes réellement (en vous éloignant de votre structure et de votre personnalité sociale). Dans cet espace, rien ne marche comme prévu et c’est au moment où ça ne marche plus comme on l’avait prévu que l’on grandit. Le puzzle est de plus en plus dur. Les parents en deuil d’un enfant font comme dix puzzles en même temps. Donc pour les autres, ils sont toujours « trop », ils dérangent. Quoiqu’ils fassent, ils sont mal jugés. Trop ou pas assez. Jamais comme il faut. Parce qu’il n’y a justement pas de référence quand on perd un enfant. Alors il faut apprendre à se regarder dans le silence.
On a du mal à se faire du bien pendant les vacances quand on a perdu son enfant, à cause de notre surmoi. Le surmoi, ce sont les interdits, les idéaux… Quand on perd un enfant, le surmoi est très malmené.  On se dit qu’on ne peut plus aimer. Comment je peux réinvestir l’amour en ayant perdu l’objet ultime de l’amour? Le pire ennemi sur terre que l’on puisse avoir, c’est soi-même. Le jour où l’on peut se regarder dans la glace comme un être qui peut juste passer, on peut faire la paix avec le monde, donc avec soi. Si je suis en paix à l’intérieur de moi, je suis en paix avec le monde.

Ne gâchez pas la période des vacances

Les vacances sont le moment où on est « vacant ». Comme une terre en jachère. Elle a l’air de ne pas être cultivée mais c’est le moment où elle prépare la culture à venir. C’est la période la plus importante dans la culture.
Ne gâchez pas la période des vacances. La nature n’aime pas que l’on gâche. C’est pareil pour les vacances. Ne les gâchez pas. Faites en un vrai moment. Aller à l’intérieur. Ce n’est pas être hyperactif. Celui qui enchaîne les activités, les sorties ou les lectures est suspect. Que fuit-il? Comme celui qui prend des médicaments pour dormir quand il se retrouve seul dans ce moment clé où l’appareil à penser les pensées se met en marche.
 
Le besoin de vacances, c’est un besoin de repos, un besoin de retour vers soi. Un besoin de sortir de la maya, l’illusion. Les autres me voient à travers leurs filtres. Il faut être dans une gangue d’indulgence pendant ces vacances. Parce que certains êtres humains n’ont pas fait l’expérience de la perte. Or quand on perd quelqu’un, on ne le perd pas. Il faut arrêter de croire ce que la culture nous dit être vrai. Il faut en faire l’expérience et apprendre de cette expérience. Pour accepter ce qui vient il faut être curieux de ce qui peut venir et être attentionné. Arrêter de faire « le mieux », et faire juste du bien. Et souvent ça veut dire se taire. Pendant les vacances, il faut peut être juste apprendre à se taire…
Dans  nos vies, il y a des moments où il faut dire stop, il faut se taire. Car les mots parlent souvent plus que nous. L’indicible, c’est le mystique, il se tait.

Coucher de soleil à Lumio en Corse – Photo de Marie-Thérèse Sanchez

 

Être là sans se poser la question du regard de l’autre

Quand on se sent mal en vacances, cela amène un sentiment de découragement. « Je ne suis pas bien même là où tout le monde l’est, je n’y arriverai jamais… ». Mais le bonheur ce sont des flashs de présence-absence. Quand il fait jour, c’est savoir qu’il va faire nuit. Quand il fait nuit, c’est savoir qu’il va faire jour… Dans notre société on veut qu’il fasse jour tout le temps. Mais ce n’est pas le bonheur. Pour être heureux, il faut être là où on doit être. Être là sans se poser la question du regard de l’autre. Et accepter que l’autre ne soit pas toujours là…
Imaginez un dialogue avec votre enfant, et parfois vous entendrez quelque chose. Vous allez pouvoir rencontrer plein de choses. Le monde est poreux. Si un être est trop étanche, il ne se passe rien. Il faut accepter que notre raison ne soit pas souveraine en nous.
Pour vivre en couple on a accepté qu’il y ait des rêgles différentes pour l’autre. Et pourquoi cela ne serait pas pareil pour notre enfant? On ne l’a pas perdu. Dans la vie, Lavoisier nous a appris que « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Alors pourquoi cela ne serait pas valable pour nous? Pour notre enfant? Nos enfants sont des consciences, des être libres. On ne les a pas « faits ». Ils ne sont plus là? Et pourquoi là où ils sont, ils ne nous entendraient pas? Ils ne participeraient pas à nos songes? Si vous saviez combien vos enfants prennent soin de vous, vous seriez en joie. Ils viennent dans nos rêves, mais on ne s’en souvient pas.

La rose peut avoir des épines, ce qui compte c’est son parfum

Faites des vacances, un moment de repos, un moment de joie. La joie ce n’est pas le plaisir. Avec nos enfants, c’est plus facile quand ils sont là. Mais on a encore un chemin avec eux quand ils ne sont plus là. La rose peut avoir des épines, ce qui compte c’est son parfum. Et il est logé tout au fond de nous, en communion avec nous.
Einstein nous a montré que les dimensions de l’espace temps sont multiples. Notre conscience est elle-aussi dans une multitude de dimensions. Et l’amour est une dimension de la physique. Il ne meurt pas, il grandit même.
Partager, faire la moitié du chemin. Quand on est mal, il faut partager. Avec les autres, même le silence peut suffire et il ne faut rien en déduire. Parfois on est en décalage. Si je fais des conclusions, je suis dans le jugement, c’est là que je me fais du mal. Les attentes des autres vis à vis de moi sont leur affaire. Si on arrive à ne plus juger, l’autre peut ne plus nous juger aussi.
Freud a perdu un enfant pendant la guerre. Les gens ont dit qu’il ne s’en était jamais remis. Cela voulait dire pour eux qu’il y pensait tout le temps. Bien sûr que l’on y pense tout le temps!  Mais on peut y penser en joie et en tristesse. Le décès d’un l’enfant n’est pas que tristesse. mais cela prend du temps avant de pouvoir le réaliser. Ce que l’on a vécu, on ne peut nous l’enlever. Et alors? Comme le dit Daniel Meurois, « je suis riche de mes pertes ». Je ne suis pas riche de mes avoirs. L’avoir ne nous rend pas heureux. Allez vers le dépouillement. Et quel plus grand dépouillement que l’expérience de la mort d’un enfant? Mais de quoi je vivrai? La vie pourvoiera… Jamais la vie ne manque de me pourvoir. Elle donne à ma mesure.  
Si la vie vous a pris votre enfant, c’est qu’au fond vous aviez du répondant, la possibilité de ce lien dans l’absence-présence. Même si votre moi s’en serait bien passé… Mais votre être pouvait. On a besoin du vrai, pas de l’exact. Et le vrai se perçoit avec le coeur, plus qu’avec le mental.
Il n’y a pas de temps bien ou mal. Il n’y a que le temps vrai pour soi.
Rencontre avec Eric Dudoit, sur le thème des vacances.
Vendredi 3 juillet 2020

Camargue – Photo de Cyril Brunet

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