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Dans un service de réanimation pédiatrique, chaque décès est unique et touche durement les soignants aussi, même quand ils ne le montrent pas. Ils sont souvent désemparés et se sentent seuls, mais ils font de leur mieux. Même si parfois ce mieux n’est pas assez… Le témoignage bouleversant d’un infirmier du service.

« Petit Pirate ». Une histoire parmi tant d’autres, mais une de ces histoires qui marquent une vie

Petit Pirate, petit bout de choux, blondinet surfeur d’environ 13/14 ans, hyper sportif, ne mangeant que des produits bio et très préoccupé par sa santé.
– Maman, j’ai mal à la tête.
Maman va chercher du Doliprane dans la pharmacie. Le temps que maman revienne, il était allongé par terre… SAMU arrivé très vite, le petit bout arrive dans le service.
C’est très vite très clair… AVC massif, on le sait en étant soignant, c’est fini pour lui , le cerveau détruit par la pression . J’ai pris l’habitude à mon arrivée, de choisir les patients qui « partis avant d’arriver ». On le fait tous plus ou moins dans le service, mais j’aime bien le faire moi, pour être sûr qu’ils partent bien…
Ça fait toujours aussi bizarre, un petit en parfaite santé et dix minutes après… plus personne. Et là, le balais habituel commence: trois jours d’attente interminables s’annoncent. Le corps est en vie. Tout fonctionne sauf la respiration. Mais on a des machines pour ça, alors il parait juste endormi… Dans ces cas, il faut médicolégalement un délais de trois jours pour confirmer la mort cérébrale , trois jours à préparer et à faire réaliser l’impensable, l’inimaginable.
Le courant passe pas très bien ces jours-là entre les médecins et les parents. Comment bien supporter ce genre d’annonce? Et comme, dans tous ces cas, il faut à un moment demander l’impensable… Au moment où cette famille vient d’être brisée et n’est plus qu’un plaie béante, il faut réussir à glisser la proposition potentielle de don d’organes… C’est très dur à réaliser mais dans des cas comme ça une vie perdue peut en sauver plusieurs pas encore totalement fichues … Mais comment le dire et le proposer sans faire mal ? Bah, on ne peut pas… Mais, on fait quand même du mieux qu’on peut. Là c’est non, mais bon… rien d’étonnant… Après plusieurs épisodes assez tendus avec les médecins, les parents ne veulent plus les voir, ni leur parler. Avec moi ça se passe beaucoup mieux. C’est devenu « mon petit pirate ».  J’ai souvent des bandanas sur la tête, style un peu pirate et ses parents m’ont dit qu’il en était fan.
On explique ce qui se passe du mieux qu’on peut. Une fois le diagnostic posé de mort encéphalique confirmée, la préparation a été dure. Sa grande sœur de quelque années est venue le voir et ne voit en lui rien d’autre que ce qu’il était, son petit frère tout rose et tout vivant. Là on demande : « Comment voulez-vous qu’on procède ? » Comment on peut demander ça ? Mais comment on peut ne pas le demander…?
Je me souviens de cette phrase du papa : « Doucement, mais je veux pas savoir comment ça va s’arrêter… » Et là, pour moi ça a été très dur… Enfin tellement moins que pour eux… Mais passer et arrêter progressivement sous la supervision du médecin les appareils qui maintiennent le corps de ce petit pirate en vie… Tout ça sous les yeux du papa, je faisais semblant de regarder et de régler les appareils pendant que sous ses yeux larmoyants j’étais en train de « tuer » son fils et il le savait… Le mot est fort, dans notre milieu on dit qu’on le laisse partir, on arrête ce qui le maintenait artificiellement en vie puisque sans les machines rien n’est possible… Cela reste toujours horriblement dur, toujours… Mais il faut le faire et le mieux possible.
La fin approche, là ça devient trop pour eux, ils s’effondrent, moi aussi … Une fois sorti du box…  Déjà, il faut continuer, il n’est pas tout seul ce « petit pirate », et il faut en même temps s’occuper d’un autre enfant qui lui est encore là et faire bonne figure devant les autres parents.
C’est fini. Les parents sortent, le temps qu’on lui fasse une dernière beauté avec l’équipe et qu’on l’habille et lui enlève tous les appareils qu’on lui a mis. Le rendre le plus « normal » possible pour que sa sœur vienne lui faire son dernier bisou. On lui demande si elle veut venir lui dire au revoir. Elle avait presque le même âge, elle a très bien compris et elle pleure, demande à lui faire ce dernier bisou… La traversée de la Réa pour arriver jusqu’au box a duré une éternité dans ma tête. On a fait du mieux qu’on a pu mais une fois que mon petit pirate est mort, il a perdu son joli petit teint bronzé et ses joues roses. Je savais que ça allait être dur , il était devenu gris et ressemblait à ce qu’il était… Et ça n’a pas manqué une fois arrivés, à peine le temps d’ouvrir la porte du box que tout le monde s’effondre… La petite puce se met à hurler et ne veut plus rentrer. Je ne me souviens pas des détails, juste des pleurs, des hurlements et des gestes désordonnés. Puis elle repart en courant… On aurait pu faire quoi de mieux ? Elle ne serait pas venue, elle aurait peut-être regretté toute sa vie de ne pas lui avoir dit un dernier au revoir… Il n’ y a jamais de bonne solution je pense. Je me demande toujours quelle image elle a gardée de son frère… Les parents reviennent l’embrasser une dernière fois avant de partir, mais ils ne restent pas très longtemps, c’est trop dur…  Je les laisse seuls avec lui.
Quand il quittent définitivement le box, ils m’interpellent en passant devant ma pancarte où je continuais à noter mes relevés et les transmissions:
– On voulait vous dire merci , on aurait tellement aimé qu’il soit comme vous.
Je me suis effondré et je me souviendrai toujours de cette phrase, j’en pleure rien qu’en l’écrivant… Et après, il faut continuer sa journée, s’occuper des autres et recommencer…  On en parle entre nous au travail, mais c’est tout. On ne peut pas en parler en rentrant à la maison, ni en famille ou à Noël… Puis, il faut continuer d’avancer, son box sera vite remplacé par une autre petite vie à sauver ou à accompagner… Ce décès n’est qu’un des décès parmi tous ceux dont je me suis occupés. J’ai dû m’occuper de plus de 80 enfants qui sont partis sous ma garde… Et cette histoire est l’une de celles qui s’est le « mieux » passée. On essaie toujours comme soignant de faire du mieux que l’on peut avec ce que l’on a dans le cœur ou dans la tête à ce moment-là … On se protège tous différemment. Certains font comme si tout allait bien, d’autres montrent leur douleur, d’autres encore fuient ces situations et se cachent littéralement dans le box d’à côté. Mais on souffre tous, plus ou moins, et on continue d’avancer tant qu’on peut en se disant qu’on a fait de son mieux…
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