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Trois ans après l’accident qui a causé la mort de leur fille Alexia, Karim et Carmela ont pris la décision d’accepter la dernière proposition de transaction des compagnies d’assurances et de cesser leur combat : « Cela ne sert à rien de se battre, on n’a plus la force », déclare Karim. L’acceptation de cette troisième proposition, reçue le 11 mars 2020, ressemble à une résignation. Carmela et Karim se résignent conscients qu’ils ne seront jamais entendus, ni leur souffrance reconnue.

« Nous avons accepté cette proposition car notre avocate nous a prévenus que c’était la dernière avant une procédure judiciaire qui nécessiterait de recommencer tout à zéro. On ne s’est pas sentis la force ».

Aucun parent n’accepte la mort de son enfant, encore moins quand celle-ci est causée par la vitesse excessive d’un conducteur imprudent. Après une enquête rendue bien difficile par les enjeux financiers et médiatiques s’ajoutant au drame humain de la double mort d’Alexia et de Frédéric Chevalier, la responsabilité de ce dernier a été reconnue par les expertises : « Accident provoqué à cause de sa conduite sportive »Mais avec quelles conséquences humaines pour les parents de la victime ? Et pour quelle réelle reconnaissance ?

Quand on écoute Karim et Carmela nous raconter leur chemin de croix depuis trois ans, on comprend leur résignation… À quoi bon ? Quel est le bénéfice d’un combat si dur qui leur laisse le goût amer que la vie de leur enfant ne compte pas, ou compte infiniment moins que celle du responsable de l’accident ?

Quel est le bénéfice d’un combat qui demande à des parents déjà anéantis par la mort brutale de leur enfant unique de prouver aux compagnies d’assurance leurs « liens d’attachement » par des photos de sa naissance jusqu’à sa mort, des attestations des projets qu’ils avaient avec elle (études, voyages…)?

Quel est le bénéfice d’un combat qui leur rappelle à chaque étape qu’un enfant mineur vaut moins qu’un adulte en activité professionnelle ?

Quel est le bénéfice d’un combat qui ne permet pas la reconnaissance d’un homicide involontaire parce que le responsable de l’accident est décédé ?

Le besoin initial de Karim et Carmela était tout autre. Il était de faire reconnaître l’innocence de leur fille dans la responsabilité de l’accident, et son statut de victime de l’inconscience d’un autre conducteur, père de famille qui a lui aussi payé durement son inconscience en perdant la vie dans cet accident. Il n’était pas d’obtenir des dommages et intérêts financiers. Il était de se protéger et de protéger la mémoire de leur fille adorée, que la rumeur médiatique avait d’abord jugée sans preuve responsable de l’accident.

« Notre obsession était que l’on ne rejette pas la faute sur Alexia. Nous avons contacté très vite un avocat, car on avait un mur devant nous et la peur que le camp adverse dise que c’était la faute d’Alexia. On avait peur que sa mémoire soit salie ».

Et les expertises cinétiques mettront près d’un an à démentir totalement ces rumeurs et les articles de presse ayant mis en cause Alexia, alors qu’elle était encore entre la vie et la mort. De longs mois se sont écoulés ensuite. La procédure a pris un temps infini, anormalement long.

« Nous nous sentions si illégitimes et si mal d’être en position de recevoir de l’argent pour la mort de notre fille, que nous avons été très discrets, et n’avons jamais relancé la procédure qui tardait anormalement, ni dénoncé les errances de notre propre avocate ».

Dans le même temps, Carmela doit faire la preuve qu’elle est encore en état de continuer son métier et son rôle de famille d’accueil pour les enfants placés qu’elle garde. Convoquée quinze jours après la mort d’Alexia, Carmela doit porter un masque et prouver qu’elle va bien.

« A chaque visite des assistantes sociales, j’enlevais les photos de ma fille et les bougies allumées pour elle. J’avais peur que l’on me prive de mon travail qui m’aidait, j’avais l’impression au moins de servir à quelque chose ».

Quant à Karim, après trois mois d’arrêt maladie, il reprend son travail mais vit une mise au placard : Il perd son poste et redevient simple chauffeur malgré son statut de cadre.

« Je n’ai plus la force de me battre ».

Aucune justice humaine ne peut réparer la mort d’un enfant. Elle est irréparable. Mais s’il est bien une chose que l’on doit à un enfant fauché dans un accident, c’est la vérité, la reconnaissance de la vérité. Cette vérité ne peut pas salir, elle est libératoire pour tous, elle permet la vie et le pardon salutaire. Elle aide les parents à survivre à l’impensable avec moins de culpabilité, moins de ressentiment, et avec le sentiment du respect et du devoir accompli. Cette reconnaissance de l’innocence de leur fille, Karim et Carmela l’ont vécue comme une « reconnaissance au rabais ».

Mais ils ne sont pas du genre à se victimiser, ni à réclamer ce qu’on ne veut pas leur octroyer de plein droit. Ce serait ne pas respecter leur fille, qu’ils avaient déjà l’impression de salir en devant prouver leurs liens d’attachement, justifier leur peine ou encore le coût de sa sépulture… Dans leur immense peine, Karim et Carmela avait déjà fait le choix, le jour du premier anniversaire de l’accident, d’honorer la vie, en érigeant une stèle sur les lieux de son accident fatal, pour sensibiliser les conducteurs au danger de cette route et de son virage trop souvent coupé sans visibilité. L’amour de leur fille les portait naturellement à se soucier des autres plus que d’eux-mêmes.  

Aujourd’hui la transaction est considérée comme close. Ils ont signé la troisième et dernière proposition des compagnies d’assurance, renonçant définitivement à ouvrir le dossier devant la justice. Karim et Carmela ne pourront être soupçonnés de continuer le combat pour en tirer des avantages financiers. Cela serait pour eux la pire des souffrances à endurer après la mort de leur fille.

Mais le combat qu’ils entendent mener aujourd’hui est désormais ailleurs et pour les autres :

« Si notre démarche permet aux autres familles de vivre ce malheur un peu moins mal, alors la mort d’Alexia ne sera pas vaine », confie Carmela.

Faire changer les choses pour que d’autres parents ne vivent pas le même chemin de croix inhumain après la mort accidentelle de leur enfant. C’est un peu le combat de David contre Goliath. Et beaucoup le penseront vain. À quoi bon, cela ne leur ramènera pas leur fille, penseront certains? Mais ce combat est juste et nécessaire. On PEUT le gagner parce qu’on DOIT le gagner. On le doit à Alexia et à tous les enfants qui vivront le même drame.

Et ce combat nous sommes fiers de le mener avec Karim et Carmela, accompagnés des avocates Maître Géraldine ADRAI LACHKAR et Maître Marine ELKAIM qui travaillent de manière soutenue au côté de l’association depuis quelques mois. Elles rencontrent des familles dans le même cas, et les accompagne dans leur combat judiciaire, que ce soit pendant la procédure pénale ou civile, mais aussi administratif pour faire écran, pour ne pas ajouter de la douleur à la douleur.

Un combat pour dénoncer ce que Karim et Carmela ont vécu, sensibiliser les compagnies d’assurances à ce qu’elles font supporter comme souffrance supplémentaire à des parents déjà complètement à terre, pour qu’un jour des mesures, des statuts, des règles évitent à de nouveaux parents de vivre ce que la famille d’Alexia a vécu. Alors le nom d’Alexia pourra devenir symbole d’un bien pour le plus grand nombre, sa mort ne sera pas juste la plus grande des injustices humaines, elle nous fera tous grandir et aidera à faire grandir notre société.

Créer un précédent pour que les choses changent, pour faire reconnaître enfin un préjudice affectifCar reconnaître ce préjudice affectif ce n’est pas juste l’évaluer financièrement de manière bien impropre. C’est déjà ne pas ajouter de la peine évitable à la peine des parents. Cela serait déjà pour eux le gain le plus inestimable !

Que faut-il changer ? Le récit de ce tout ce que Karim et Carmela ont vécu, des étapes par lesquelles ils sont passées durant ces trois années de procédure, en fournit à lui seul la liste impressionnante…

– Apprendre la différence de valeur financière entre un enfant mineur et un adulte en activité professionnelle : est-ce que la valeur économique de la personne défunte compte plus que la valeur affective ?

– La somme allouée moindre pour un enfant que l’on doit encore justifier pas par des attestations prouvant le lien d’attachement.

– La différence de somme allouée entre le père et la mère, laissant entendre que l’un aurait pu être plus touchée ou aimant que l’autre…

– Le fait de devoir se justifier d’avoir des frais de sépulture plus élevés que la moyenne…, de devoir demander aux pompes funèbres d’attester que ces montants ne sont pas les plus élevés. « Nous avions mis de l’argent de côté pour offrir un appartement à notre fille. On a mis cette somme dans sa dernière demeure… », expliquent Karim et Carmela. Faut-il vraiment se justifier de cela?

– Pour les amis, proches et membres de la famille d’Alexia, le fait de devoir prouver leur amour pour elle, par des photos, projets communs, des lettres de doléance, preuves de la fréquence de leurs visites… alors même que ces justificatifs de lien ne sont même pas lus et les sommes octroyées identiques quel que soit le lien basées sur un barème plafonné par l’État. Pourquoi alors éprouver ces proches en leur demandant ces justificatifs quelques jours après l’accident?

– L’inégalité de traitement selon le statut du responsable de l’accident.

– Des procédures et demandes inappropriées des compagnies d’assurance ne tenant jamais compte de la situation et de la souffrance des parents. Comme leur demander de se plonger dans les photos de leur enfant quelques jours après sa mort pour prouver leur vécu avec lui depuis sa naissance. Ou encore se projeter dans les lettres de doléance de ce qu’aurait dû être la vie de l’enfant, alors même qu’elle s’est arrêtée. Prouver le passé et se projeter dans un futur qui ne sera jamais, une souffrance psychologique impensable pour des parents en deuil.

– Une première proposition des compagnies d’assurance indécente inacceptable qui cherche à profiter de la fragilité des parents et retarde et allonge immanquablement la procédure.

– La non reconnaissance de la culpabilité en cas de décès de la personne en cause.

Et tant d’autres choses encore… L’enjeu de ce combat ? Dénoncer les procédures inappropriées des assurances. Déplafonner les préjudices d’affection. Elaborer un code de bonne conduite et des règles pour éviter des discussions douloureuses, notamment par les administrations et les compagnies d’assurance, qui ajoutent de la souffrance évitable aux parents. Proposer un statut de « famille remarquable » pouvant bénéficier de procédures administratives rationnalisées et simplifiées, de procédures prioritaires. Renverser la charge de la preuve lorsque la victime est décédée dans le cadre de l’indemnisation des proches de la victimes, sur le plan amiable et judiciaire. Préconiser une bonne foi d’office pour les parents de la victime décédée, sur déclaration d’honneur… autant de mesures que nous défendrons avec Maître Géraldine ADRAI LACHKAR et Maître Marine ELKAIM.

Ce 21 juillet, il y a trois ans, la vie de leur fille s’est arrêtée pour Karim et Carmela, même si sa mort ne devait intervenir que trois jours plus tard. Le lendemain de l’accident, Alexia devait fêter ses 15 ans. Ce 22 juillet 2020, Alexia aurait 18 ans. L’âge du permis, l’âge de voter, l’âge de travailler… mais surtout l’âge de vivre. Offrons-lui le combat que son amour mérite.

Praesent felis leo. Donec Donec sem,
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