Le Point rose

Témoignages

La Médiation animale pour apprivoiser l’absence

De très nombreuses familles endeuillées, font l’expérience du réconfort auprès de leur animal de compagnie. Prendre soin de son animal, le voir, l’entendre, le caresser, lui parler, aide à combler l’absence par une présence bienveillante et les obligations envers l’animal aide à apprivoiser un quotidien qui fait peur désormais. Il arrive aussi que l’animal soit un lien entre l’enfant disparu et sa famille, quand celui-ci avait été offert à l’enfant par exemple, ou quand ce dernier aimait jouer avec lui. Autant de raisons qui font des chiens, des chats, mais aussi des équidés, des rongeurs…, des alliés sur le chemin de la résilience des familles.
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Depuis la disparition de sa fille, Stéphanie confie son attachement à Jipy, le bichon maltais offert à Capucine, durant la phase de rémission de son cancer :
« L’amour d’un chien… pur, inconditionnel, unique, fidèle… Il nous connait, il ressent nos émotions… Il est notre thérapie au quotidien. »
Et nombreux sont les parents à confier ou avouer comme Stéphanie éprouver un lien à leur enfant à travers son animal.
« On a offert Jipy à Capucine en novembre 2014 à la fin de sa radiothérapie. On lui avait promis au début de ses rayons… Souvent je me dis que Capucine vit en lui… C’est une drôle de sensation. Peut-être parce qu’il est collé à moi comme l’était Capucine… ».
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Mais au delà du réconfort évident, ce que l’on désigne en psychologie par l’expression « médiation animale » s’avère aussi thérapeutique et un outil important pour accompagner les personnes fragilisées.
 

Médiation animale et pouvoir thérapeutique des animaux

Marjorie Cesaro, psychologue clinicienne et intervenante en médiation animale pour Le Point rose, explique ce pouvoir thérapeutique des animaux:
« Les animaux vont servir à créer du lien,  une surface de projection qui peut conduire les personnes, adultes ou enfants, avec ou sans difficultés majeures, à dépasser des maux, à mettre des mots en étant présent simplement dans le contact. Leur regard sans jugement, leur amour inconditionnel, l’acceptation de l’humanité là où elle en est, seuls les animaux peuvent donner cela en très peu de temps. Prendre soin de l’autre avec cette présence va aussi permettre de travailler le détachement et de pouvoir accepter la séparation… Selon les espèces animales utilisées il y a l’image du corps, le rythme, la stigmatisation… on accueille la notion de réparation par l’effet miroir par exemple. »
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Les animaux sont naturellement en accord avec eux-mêmes, et vivent pleinement leurs émotions, ils peuvent alors être un reflet très puissant de ce que nous aspirons à faire et à être, nous reconnecter à notre enfant intérieur, à nos émotions, à nos désirs,nos besoins .
 
« Ils sont créateurs de lien, explique la psychologue. Ils accompagnent adultes enfants avec ou sans difficultés pathologiques à dépasser des maux, à mettre des mots en étant présent simplement dans le contact. Leur regard sans jugement, leur amour inconditionnel, l’acceptation de l’émotion, nous donnent confiance en notre propre capacité d’amour ».

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Les animaux et leur pouvoir sur les enfants et parents en deuil …

Dans le cas des familles frappées par la perte d’un enfant, la médiation animale revet une dimension thérapeutique encore plus intéressante. En effet, selon Marjorie Césaro :
« Les animaux ont un pouvoir de réconciliation et les liens qu’ils permettent de créer entre les enfants, et entre les parents en deuil sont très importants dans le processus d’apprivoisement de la souffrance, du manque physique. Ils aident à ce sevrage du manque physique par ce rapport au vivant et à l’amour inconditionnel qui VIT en chacun, à l’acceptation totale des émotions là où elles sont, comment elles se manifestent. Les animaux sont des êtres vivants qui ont cette capacité de donner sans juger, sans attendre de la personne qu’elle soit « bien ». Ils apportent dans leur regard, leur sensibilité, cette écoute bienveillante qui fait d’eux aussi le confident auquel on peut parler de ses MAUX aussi bien en MOTS qu’en EMOTIONS, qu’en E-MAUX-TIONS. »
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« Les animaux ont aussi une forme de dépendance à leur « humain » ce qui demande à ce dernier de se dépasser pour en PRENDRE SOIN, pour le nourrir, le sortir. Ce même « prendre soin » qui est impensable pour des parents en deuil de s’accorder désormais à eux-mêmes, ils vont pouvoir le transposer à l’animal. Là aussi, les animaux sont un lien vers le vivant, dans la vie, vers le dehors, le HORS SOI. »
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« Travailler avec les animaux, une source de bonheur et de bienveillance »

« En tant que professionnelle, travailler avec les animaux est une source de bonheur et de bienveillance car ils viennent donner du sens à une alliance thérapeutique, ils renforcent les liens qui se tissent et sont des médiateurs de partage. En tant que tiers, ils sont le support de beaucoup de projections et donnent la possibilité immédiate d’une communication vraie, où on se parle avec amour. Pour moi être psychologue et intervenante en médiation animale c’est aimer l’Autre, avoir la croyance profonde que la mort fait partie de la vie, qu’elle est dans la Vie, que les parents en deuil, les fratries en deuil ont une capacité d’amour et de résilience qui me donnent la possibilité d’être présente à leur côté, d’avoir la chance de les rencontrer et de partager avec chacun d’eux leur histoire de Vie. »

Les lapins du Point rose

Lors des groupes de parole et activités proposées dans le cadre des Après-midi Chamallow, des ateliers pour les juniors et des Samedis du Point rose, la présence de petits lapins est un facilitateur relationnel considérable.

Les Après-midi Chamallow

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« Nos lapins ont un pouvoir rassurant sur les personnes éprouvées par un deuil aussi contre-nature que le deuil d’un enfant, explique la psychologue du Point rose. Or, rassurer un animal craintif et apeuré au début, l’apprivoiser, le tenir dans ses bras est déjà un début de réparation, avec la notion de vie et de séparation en même temps. Car une fois rassuré souvent l’animal va vouloir explorer… comme un enfant qui se sent sécurisé. »

Voir aussi : https://www.lesinrocks.com/inrocks.tv/le-court-metrage-danimation-sur-le-handicap-qui-a-emu-le-monde-entier/

Marjorie CESARO – Psychologe clinicienne / Intervenante en Médiation animale. Tél. 06 60 62 61 46

TEMOIGNAGE – Quelques grammes de sable et d’Amour

 » J’ai déplacé quelques grammes de sable de mon index comme on creuse le sillon de l’amour ». Les mots bouleversants d’Arnaud pour son fils Nivan et pour tous les enfants partis trop tôt…💞 »

 

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« J’ai déplacé quelques grammes de sable de mon index comme on creuse le sillon de l’amour.

J’y ai inscrit vos prénoms amoureusement, comme on grave sur la peau de la terre ce qui compte plus que tout.

Voir apparaître sous le feu de mes doigts le dessin de votre histoire me fit une sensation étrange.

Celle d’y percevoir vos vies et ce que j’en connais, ce que je ressens aussi lorsque vos prénoms viennent peupler mes pensées…

« La quiétude romantique de Carla-Marie, la douceur infinie de Loulou… »

La quiétude romantique de Carla-Marie, la douceur infinie de Loulou, le « Ça va se placer » d’Andy, la beauté pure d’Ophélie, la beauté sublime de Timéo, la bravoure d’Alexandre et de tant d’autres trésors emplissant mes pensées se tatouèrent alors sur la plage de Fuerteventura comme on débarqua dans un autre temps sur les plages de Normandie.

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Vos prénoms tatoués sur la plage de Fuerteventura

Alignés les uns à côtés des autres vous sembliez une armée d’amour venue libérer ma gorge nouée de vos absences.

Tu étais là aussi mon amour. Comment pourrait-il en être autrement..

« Nivan, mon amour. Il suffit ainsi de 5 lettres pour que ta beauté jaillisse du sol… »

Il suffit ainsi de 5 lettres pour que ta beauté jaillisse du sol encore vierge et triste quelques instants plus tôt.

Nivan, mon amour….

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Agenouillé sur le sol je décidais d’immortaliser cet instant, comme on prie peut-être, comme on vénère plus sûrement.

Et puis en quelques secondes, le vent fit son œuvre dans cette lagune sublime bercée du soleil des dieux et des kitesurfeurs.

Un à un les espaces créés en votre honneur dans le sable tiédi par mon index amoureux se comblèrent et les grains de sables envolés dessinèrent des volutes subtiles dans le ciel des Canaries.

Vos prénoms s’évanouirent pour s’envoler vers d’autres cieux.

Quelques grammes de sable et d’amour livrés au gré du vent et d’un hasard audacieux.

« J’eus alors la sensation éphémère de vous avoir fait exister en ce lieu. »

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J’eus alors la sensation éphémère de vous avoir fait exister en ce lieu. Que ce sable honoré d’avoir dessiné vos contours sublimes volait plus majestueusement encore, ému qu’il était de vous avoir rencontrés.

Papa rêve peut-être mon trésor, il le sait.

Mes yeux humides d’avoir pensé recueillir alors quelques fragments de vous apportés par le vent. J’ai ainsi poursuivi mon chemin, comme on poursuit son destin, cherchant un sens à ce qui n’en a pas.

Et si ma vie devait se résumer à écrire vos prénoms comme on récite une prière.

À graver le sable et la terre de mon index portant les stigmates de vos vies brèves mais essentielles.

À faire vivre ici et ailleurs le souvenir inaltérable de vos batailles, de votre unicité et de votre courage.

À vous rendre éternels dans un océan d’amour balisé de mes pas comme de ceux des parents partageant mon destin.

« Espérant que quelques grammes de sable vous rendront éternels comme vous l’êtes dans nos cœurs… »

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Alors ma vie aurait peut être la beauté de celle du combattant partant épuisé sur le front, prêt à payer de son existence, la quête d’un idéal.

Avancer péniblement vers demain, avec la seule certitude d’avoir pour cadeau vos destins et vos histoires.

D’en mesurer le poids et le prix, l’injustice aussi, pour trouver la force de graver encore et encore vos prénoms comme on s’adresse au ciel.

Espérant que quelques grammes de sable vous rendront éternels comme vous l’êtes dans nos cœurs grossis et enrichis de votre amour et de nos manques.

Papa est là mon trésor, il n’a pas terminé sa mission. »

Arnaud van Driessche, Fuerteventura, février 2018

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Arnaud van Driessche, Fuerteventura, février 2018

TEMOIGNAGE – Avec mon enfant se sont envolés les derniers rêves du couple

« Quand on perd un enfant, on pense perdre son droit au bonheur et à l’amour.. Je l’ai cru pendant plusieurs années, ou du moins, je m’en suis persuadée…

Tout avait explosé en moi, mes repères, mes croyances en l’avenir, mon goût de vivre, mon envie d’avancer, mon envie d’aimer tout simplement. J’avais juste envie de rester là, figée, de ne plus bouger et d’attendre la fin… la fin qui me permettrait de rejoindre mon enfant…

« Mon corps de femme est devenu pour moi un étranger »

Et je crois que je m’étais comme coupée des émotions autres que celles de la souffrance et du malheur, que je pensais ne jamais pouvoir éprouver un autre sentiment que celui d’être une femme morte, morte de l’intérieur sans envie, sans besoin, en état de survie tout simplement.. enfin je le pensais…

Mon histoire commence par le simple constat que mon corps de femme est devenu pour moi un étranger… Lui qui a su accueillir cette graine, la faire grandir et donner naissance à cet enfant aujourd’hui disparu, ce corps semble ne plus m’appartenir. Je lui en veux.. comment ai-je pu, moi génétrice, donner à mon enfant, des mauvaises cellules? Des cellules de mort…

« Mon corps coupable de ne pas avoir fait un bébé en bonne santé… »

Alors, on se victimise, on se flagelle, on se culpabilise… il faut bien trouver un coupable. Et quand on ne le trouve pas, si ce n’est pas l’Autre, c’est donc moi… Moi la seule responsable de la mort de mon enfant, ce corps qui a fabriqué et porté ce bébé, mais ce corps qui n’a pas été capable de faire un bébé en bonne santé…

Alors forcément on se replie sur soi, on ne le regarde plus ce corps coupable, il devient étranger. On le touche mais on ne le ressent plus. Froid comme la glace, il ne nous appartient plus…

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Et l’amour dans tout cela ? comment refaire l’amour après un tel traumatisme ? comment accepter que le père de mon enfant disparu, puisse encore poser ses mains sur mon corps mutilé ?

Comment accepter qu’une personne aussi proche que mon mari, ose toucher le corps que je rejette et que paradoxalement je ne veux plus partager, mais garder pour moi car il a aussi accueilli mon enfant chéri, il l’a aussi tenu dans ses bras, il a été aimé par lui?

Là est tout le paradoxe : je déteste mon corps, je ne veux plus en prendre soin, je voudrais le mutiler, alors je le  saccage en prenant du poids volontairement (car manger me donne l’impression de remplir son vide viscéral), et en même temps tout en le détestant je veux le protéger, le préserver, que plus personne n’y touche, puisque mon enfant ne pourra plus le serrer… Il n’est plus qu’à moi, ou peut-être à lui…, puisqu’il a lui a donné naissance… Je crois qu’inconsciemment je voulais voir mourir mon corps comme celui de mon enfant, lui léguer mon corps à défaut de ma vie, puisque c’était la seule chose que je pouvais encore lui offrir…

« J’ai fini par croire que je n’étais plus digne d’être aimée »

IMG_6599Alors je me suis réfugiée dans le rejet total de l’amour ; rien que les mains de mon mari sur moi sont un calvaire, ce mari exceptionnel qui tente tout pour ré-apprivoiser le corps de sa femme, pour que l’envie revienne, qui ose doucement approcher ses mains… Mais, en vain. Je reste figée. Je n’y arrive pas. Je culpabilise. Je pleure. Je hurle ma détresse. Rien n’y fait, le blocage est là, et les verrous ne sautent pas aussi vite…

 

J’ai fini par croire que je n’étais plus digne d’être aimée, plus apte à aimer un homme, ni à me laisser aimer.

« Notre enfant qui nous unissait à jamais est parti emportant avec lui les derniers rêves du couple »

J’ai surtout compris avec le temps que faire l’amour avec le papa de mon enfant ne serait plus jamais la même chose. Il est devenu Autre… Je ne parle pas de désamour ou de la fin de l’amour, je veux parler d’un amour resté figé, et qui a du mal à rebondir, à repartir… parce que ce qui nous unissait à jamais, notre enfant, est parti. Parce qu’il s’est envolé emportant peut-être avec lui les derniers rêves du couple…

Dans l’un de ses livres sur le deuil, Christophe Faure explique qu’un couple qui vit un deuil aussi important que celui de la perte d’un enfant, vit côte à côte en quelque sorte. Il explique que le deuil ne peut pas toujours se faire ensemble et que chacun peut rester dans sa bulle, sa souffrance, l’un à côté de l’autre certes, mais malheureusement pas toujours ensemble. Il en est ainsi en tout cas, dans mon couple. On évolue différemment, on pleure à des périodes différentes, bien souvent décalées (et peut être tant mieux) mais on peut difficilement parler ENSEMBLE de notre tristesse.

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Le désarroi et la souffrance que je lis dans les yeux de mon mari quand il rentre le soir à la maison, après des journées denses de travail, me rappellent combien moi aussi je vis la même chose. Et je ne peux le partager avec lui, car tomber ensemble c’est prendre le risque de ne pas pouvoir se relever et je ne me sens pas assez forte pour prendre ce risque-là.

Et faire l’amour avec une personne qui vous rappelle combien vous souffrez mutuellement est pour moi, en l’état actuel des choses, juste excessivement douloureux.

Alors la vie continue. On essaie de se rattacher aux quelques plaisirs de la vie, des rencontres, des partages, des personnes qui vont venir jalonner notre vie et qui vont nous faire comprendre que OUI il faut continuer sur ce chemin. Le corps ne suit peut-être pas, mais la tête, elle, est bien posée sur les épaule et elle nous dicte qu’il faut avancer. Le cerveau est donneur d’ordres… on est bancal avec ce corps qu’on ne veut plus aimer, mais on est debout.

« C’est ainsi que la vie m’a apporté un rayon de soleil »

C’est ainsi qu’à travers mes discussions et mes rencontres, la vie m’a apporté un rayon de soleil…

Moi, le femme en deuil, j’ai réappris à aimer. J’ai appris à ressentir de nouveau l’envie… Mais le destin veut que cette personne qui m’a redonné l’envie d’aimer n’est pas mon mari…

J’ai bien conscience que je risque de choquer, d’interloquer ou de surprendre. Mais j’ose le dire dans un témoignage honnête et sincère… sans hypocrisie…

OUI moi, une maman endeuillée, je découvre en ce moment l’amour dans les bras d’un homme qui connait mon histoire mais qui n’a pas été acteur de ce mauvais scenario. Il est étranger à ma vie d’avant. Il a dans un premier temps posé sur moi son regard compatissant et fraternel, il m’a juste écoutée en toute objectivité, il m’a rassurée, il a aussi pleuré avec moi, mais il m’a aussi réappris à sourire…

Il m’a fait comprendre que oui, j’étais vivante et bien vivante. Des centaines de kilomètres nous séparent mais il est toujours là quand j’ai besoin de parler de tout et de rien, de mon enfant, de ses enfants, de la vie, de nos couples respectifs…

« Et puis, on s’est donné rendez-vous, on s’est vu… »

On s’était connu à l’école, je l’avais aimé d’un amour d’adolescente fleur bleue, et on se retrouve… quelques décennies plus tard et la magie a opéré… une magie de conte de fées où je m’autorise d’un seul coup à oublier la maman meurtrie que je suis, à ne plus penser à rien si ce n’est à l’image que cet homme soudainement me renvoie de moi, dans sa douceur, dans son regard, dans la beauté de ses gestes élégants et doux.

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Il m’apprend et me fait sentir d’un seul coup que je suis vivante, quand il me touche pour la première fois, j’ai l’impression qu’un papillon vient de m’effleurer.. c’est doux, c’est bienveillant, c’est le début d’un sentiment dont je ne connaissais même plus le nom… Je sais simplement qu’il me veut du bien car il me le dit. Il me fait comprendre que je mérite d’être heureuse ne serait-ce qu’une heure… il ne me promet pas la lune, il ne va pas me faire oublier ma souffrance et encore moins mon enfant… Je ne le voudrais pour rien au monde! Non, il veut m’aider à aller de l’avant, à me reconnecter à moi, à mon moi intérieur, et bien entendu à mon corps qui n’a plus rien ressenti depuis plusieurs années…

Cet homme est devenu aujourd’hui mon rayon de soleil, et cet amour nouveau nous surprend aussi bien lui que moi…

Dois-je culpabiliser parce que ce n’est pas mon mari qui m’apporte ce réconfort ? Je ne veux pas mentir, je n’y arrive pas… J’ai décidé de vivre et de profiter du moment présent. J’ai eu envie que mon corps se réveille sous ses caresses, ce corps que je croyais mort est en train de renaître. Il me dit que je VIS et peut-etre aussi que je mérite d’être aimée par un homme qui ne veut que mon bien et qui ne me rappelle pas ma vie d’avant.

« Je remercie mon enfant de m’autoriser à vivre aujourd’hui ces sentiments »

Ai-je la sensation de trahir mon mari ? Non… Il est et restera l’homme que j’aime d’un amour éternel…. il est le père de mon enfant, il me relie à lui à jamais, et ce lien est inaliénable.

Ai-je la sensation de trahir mon enfant ? Non…

Au risque de choquer et même d’être jugée, j’ose enfreindre un tabou. A la question, a-t-on le droit d’aimer passionnément une personne qui vous apporte un peu de douceur dans le tsunami que l’on traverse depuis le départ de notre enfant ? je réponds OUI.

Vais-je tout quitter pour vivre avec cet homme ? Je n’en sais rien… Je me dis simplement que je mérite ce que je vis, et je remercie le Ciel, et mon enfant là-haut de m’autoriser à vivre aujourd’hui ces sentiments dans le présent, sans me préoccuper du passé ni de l’avenir.

Mon enfant restera mon guide et je sais qu’il ne souhaite que mon bonheur… alors j’OSE ce bonheur aujourd’hui, et oser c’est VIVRE! »

 

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Ana Girardot et Clément Roussier dans le film « Soleil Battant »de Clara et Laura Laperrousaz. Un film qui raconte l’histoire d’un couple aux prises avec les conséquences de la mort de leur enfant.

TEMOIGNAGE – Arnaud, « Comme un combattant de la vie »

Arnaud a tout perdu. Tout ce qui faisait le sens profond de sa vie. Sa raison d’être et de se lever le matin. Son fils unique Nivan, le 12 février 2016, emporté à 12 ans, par un gliome infiltrant du tronc cérébral diagnostiqué le 21 octobre 2015. Et aujourd’hui Karine et sa fille Chloé, après deux ans d’une spirale infernale qui finissait par les emporter tous les trois. Seul, et acculé à disparaître par la logique de destruction en oeuvre en lui depuis la perte de son enfant, Arnaud a choisi de renaître « comme un combattant de la vie ». Il partage une journée de son combat quotidien contre… « le monstre ».

 

« Réveil après 6 heures de sommeil, Cela faisait longtemps que je n’avais pas dormi 6 heures de suite.

J’ai effectué ma première séance de méditation en solitaire hier soir.

L’application nommée petit bambou ne pouvait pas mieux porter son nom tant je me sens fragile et frêle.. J’ai essayé de me concentrer comme demandé sur la respiration. C’est fou, j’étais tellement hermétique à ces pratiques jusqu’à lors… J’ai réellement ressenti un apaisement au bout des 10 Minutes que durèrent la séance. La sensation étonnante de l’air circulant en moi, celle aussi de sentir mon corps se gonfler ou se vider  au gré des échanges respiratoires.

Ces quelques minutes me donnèrent la sensation d’exister, « d’être » et dans la période actuelle ce fut comme une parenthèse. Lorsque j’ai ouvert les yeux, j’étais vivant, légèrement moins stressé et empli d’une vie que mon souffle venait de valider indubitablement.

Je suis une page blanche tachée de sang et de larmes et il me faut écrire cette histoire que je ne voulais pas

Je vais essayer de poursuivre cette démarche, elle s’inscrit dans celle plus générale d’une renaissance centrée sur une meilleure connaissance de soi. Bien sûr, cela me semble bien futile, je suis ainsi passé en 2 ans d’une vie « normale » à la solitude la plus totale.

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Comme Nivan dans sa voie d’escalade, comme un équilibriste sur son fil

Je suis une page blanche tachée de sang et de larmes et il me faut écrire cette histoire que je ne voulais pas. Celle d’un homme qui n’a d’autre choix que d’accepter les souffrances inhérentes  à la renaissance, sans les certitudes d’un demain, et avec les souvenirs d’un hier.J’ai la sensation de jouer ma vie chaque jour, d’avoir à organiser ma survie de toute mon intelligence et de mes faibles forces. D’identifier mon état, d’en déduire un plan d’action et de m’y conformer.

« A marcher sur un fil, on prend le risque de tomber… »

Je ne sais pas ce qu’il adviendra de cette tentative, à marcher sur un fil, on prend le risque de tomber.

On espère aussi, bien malgré soi parfois, qu’un jour que l’on sait lointain émergera un équilibre, une autre forme d’harmonie.

Se battre pour sauver sa peau, les psychologues de l’hôpital furent clairs à ce sujet :

« L’homme est équipé pour survivre Monsieur  et il met en  place les stratégies qui visent à atteindre ce dessein. »

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La maisonnette des cendres de Nivan, dans le jardin où il aimait jouer

Alors je cours, je parle, je bouge, je pleure, je m’isole, je médite, je textote et je frappe des balles comme on se débat dans un mer déchaînée.

J’agis encore de manière désordonnée, tâtonnant dans cette expérimentation que jamais je n’aurais souhaitée.

J’ai cependant conscience que les modalités bégayantes de ma survie peuvent me donner la seule force profonde me permettant de trouver mon équilibre durable.

 

« Que serais-je en cette période sans l’amitié? »

Que serais-je en cette période sans l’amitié… Je ne compte pas les soutiens, les mains tendues d’un SMS, d’une heure de sport ou d’un café.

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Nivan chez ses grands-parents

Bien sûr, je lis parfois dans leurs mots ou leurs silences l’ampleur du désarroi que génère mon état, mais je sais aussi qu’ils sont là et c’est un réconfort immense.

Je tente de faire le bilan de ces journées qui s’organisent sans la main de Karine, que j’ai perdue après mes deux ans de dérive aveugle. Je parviens désormais à lire une forme de constante, et elle me servira peut-être à mieux accepter ce qui advient.

On m’a souvent demandé ou conseillé « d’accepter » ce qui advenait, cette douleur intense, insupportable et sombre qui nous saisit si régulièrement. J’avoue que je ne parvenais pas réellement à saisir le sens de cette « acceptation ».

L’acceptation ne veut pas dire la résignation et encore moins la soumission.

« Et puis le monstre est là, il nous emplit tout entier… »

Je tente de percevoir ce vide qui me happe de son obscurité opaque, ce monstre qui nait au fil des heures et je sais qu’il est vain de lutter … Alors mon regard se perd, les éléments extérieurs disparaissent, les phrases prononcées ou entendues ne sont que bruits et j’ai la sensation de n’être qu’une douleur.

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Nivan, un ange d’amour et de lumière

Hier, il était 17h lorsque j’ ai senti monter ce monstre. J’assistais à un match de volley-ball et je compris qu’il  arrivait. En donner la composition exacte est impossible, il est fait de rires d’enfants, de souvenirs et du futur des autres que l’on sait désormais interdit à notre propre histoire.  Il est fait aussi de cette nuit qui tombe, de cette fatigue que génère nos heures éveillées à nous débattre.

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Arnaud, Karine et Chloé

Il est Nivan, Karine, Chloé et mes insuffisances. Il est les phrases que l’on regrette, les « si j’avais su » et les « nous aurions dû ».

Il grossit de minute en minute, venant progressivement nous couper tous les sens. La vision s’opacifie, le goût se perd, toucher n’est même plus une perspective. Sentir ne sert alors à rien, et notre ouïe semble se réduire à l’essentiel nous permettant d’esquisser les sourires ou les réponses que les phrases des autres réclament sans pour autant prendre conscience des discussions en place.

Et puis le monstre est là, il nous emplit tout entier et il convient alors d’entamer avec lui cette cohabitation forcée que notre condition oblige. Le visage se ferme, les mots se font plus rares, la respiration semble vouloir accélérer le pas et la mort nous tendre les bras d’un repos que l’on rêverait définitif.

Aujourd’hui j’ai repris ma voiture en compagnie de mon monstre. Bâclant les au revoir comme on rêve un adieu, j’ai essuyé quelques larmes sur la trentaine de mètres me séparant du cockpit. La nuit était noire et je le sentais immense..

J’ai alors appelé mon amie Hélène pour la première fois, comme on téléphone à un compagnon de cordée gravissant sa propre  montagne de détresse. Nous avons parlé de nos vies, de la fatigue et du Temps. De cette incapacité à aller plus vite, de ces moments de perdition et de l’écart existant entre nos vies et celle des autres que nous connaissons pourtant.

Je suis alors rentré chez Lionel, l’ami qui m’héberge, riche de cet échange. Triste et faible aussi, il était encore là…

« Me sentir normal dans l’anormal… »

J’ai cependant retenu  plusieurs choses de nos mots partagés.

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Nivan et Arnaud, à jamais

Même si pour chacun de nous, la survie s’opère différemment, il est des éléments auxquels on ne peut échapper. Le caractère « normal » de mon ressenti me fit du bien. Me sentir normal dans l’anormal est un apaisement.

La distorsion du temps, l’épuisement, la quête de sens vinrent également me rassurer.

Et puis il y a eu cet infime espoir distribué comme on offre un cadeau de sa voix fluette.

Si tu t’en sors Arnaud, tu vas être très fort et tu seras capable de vivre de très belles choses. De les vivre avec Nivan. Peut-être même avec Karine car les autres relations vont lui paraitre fades…

« Je résiste dans la tranchée comme un combattant de la vie… »

Une vision s’est alors imposée à moi: celle du combattant dans sa tranchée. J’entendis les balles siffler, les obus me frôler mais pour survivre je crois en mon destin et je rêve à demain.

Certes, Demain à trop souvent les cheveux longs et frisés et peut être que jamais plus je n’en humerai le parfum; mais je résiste dans la tranchée comme un combattant de la vie portant aussi  fièrement que possible son étendard bafoué du sang de son enfant.

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La voie de Nivan, l’association créée par Arnaud au nom de son fils

Qu’importe alors la durée du combat, la solitude du combattant, il faut vivre pour Nivan, pour moi et toutes ces personnes qui me tendent la main en lisant en moi la force et la noblesse d’une lutte que je mène de tout mon être. »

Arnaud Van Driessche, Metz le 4 décembre 2017IMG_5096

 

 

TEMOIGNAGE – Mon fils aurait 30 ans aujourd’hui…

« Mon fils aurait 30 ans aujourd’hui. Le temps passe mais mon coeur est toujours plein d’amour et d’émotion pour lui. »

C’est ainsi que Valérie conclut timidement le message qu’elle m’écrit. En s’excusant presque de partager cette pensée qui pourtant, à n’en pas douter, l’a accompagnée toute cette journée et certainement aussi les jours précédants. Parce qu’on n’oublie jamais. Peu importe l’âge de l’enfant, le nombre d’années vécues avec lui, et sans lui, il reste à jamais « notre enfant ». Celui qui nous a été arraché. Cela peut paraître une souffrance infinie qui ne s’atténue pas avec le temps. Mais aux mamans qui vivent le deuil récent de leur enfant, cela paraîtra certainement réconfortant de voir que 30 ans après, une maman n’oublie toujours pas son enfant défunt, qu’il compte toujours autant pour elle, et qu’elle reste à jamais maman de cet enfant si important qui n’est plus. Cela les rassurera de voir, combien le manque et même la souffrance sont les revers de l’amour inconditionnel. Car le pire à vivre pour des parents après la perte de leur enfant, n’est-ce pas son oubli? Alors savoir qu’on n’oublie pas, jamais, peu importe les années qui passent, oui c’est un immense réconfort.

Alors j’ai osé demandé à Valérie de me raconter son fils Aurélien, sa petite soeur Alizé, et quand je l’écoute, que je regarde les photos de sa famille, les photos avec sa fille, l’amour qui se dégage de leurs regards et de leurs gestes, je ne peux m’empêcher de penser qu’Aurélien a certainement préparé la venue de sa soeur et permis à Valérie de vivre sa nouvelle maternité avec une conscience et une intensité d’amour encore plus grande que celles auxquelles le coeur d’une maman prépare. Valérie nous a offert son histoire d’amour avec Aurélien, le jour du trentième anniversaire de sa naissance, un très beau cadeau pour tous les par’anges…

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« Il s’appelait Aurelien. Il est né un mois avant terme, le 22 novembre  1987. Et il est décédé le 25 novembre 1987 d’une hémochromatose néonatale, trois petits jours plus tard.  Sa sœur Alizé est née un an après le 21 décembre 1988. Un 21 décembre, le même jour précis où Aurelien aurait du naître si ma grossesse était allée à son terme. Né par césarienne et d’un faible poids, Aurélien a été transporté à la Timone en service de néonatalité. Le jour de son transfert, j’appelais plusieurs fois par jour pour avoir des nouvelles car j’étais moi-même dans une autre clinique, et je ne pouvais pas me déplacer. Le lendemain matin, en appelant je me suis entendue dire froidement par téléphone qu’il était décédé. Aucune prise en charge psychologique ne m’a été proposé à la maternité, bien au contraire. Un enfant qui décède en néonatalité ne compte-t-il pas vraiment puisqu’on n’a pas le temps de le connaître? Pourtant Aurélien a vécu 8 mois en moi, 8 mois d’amour durant lesquels je n’ai pas eu besoin de le tenir dans mes bras pour l’aimer.

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J’ai dû rester plus longtemps que prévu, car à la suite de ce choc j’ai fait un début de septicémie. Il était très difficile pour moi de rester à la maternité et de voir les mamans sortir avec leur couffin…

 

Une douleur invincible et difficile à partager. Et puis, j’ai voulu reprendre rapidement mon travail et me battre , et je suis tombée enceinte d’Alizé quatre mois plus tard.IMG_4639

Entre la période du décès et le jour où je suis tombée enceinte, je ne pouvais pas voir mes amis proches qui avaient eu un bébé. Lorsque je rencontrais des personnes moins proches qui avaient eu connaissance de ma grossesse et qui qui me demandaient des nouvelles de mon bébé, je leur mentais, je disais qu’il allait bien, c’était horrible. Je n’arrivais pas à dire la vérité.
Ma blessure a commencé à se refermer lorsqu’Alizé est née. Mais Aurélien est à jamais dans mon cœur. Et je suis persuadée que le fait d’avoir un enfant de sexe opposé a été mieux pour moi, et m’a permis de ne pas comparer et ni de faire un transfert.
Aujourd’hui, mercredi 22 novembre 2017, Aurélien aurait eu 30 ans. J’ai pensé mettre un post sur Facebook, mais je n’ai pas osé. Je ne sais pas pourquoi. Ce n’est pas si facile d’en parler même tant d’années après et surtout d’en parler à des personnes qui n’ont pas vécu ce drame. Je comprends que les familles du Point rose aient besoin de se retrouver car elles partagent les mêmes émotions et se comprennent. S’il y avait eu un Point rose il y a 30 ans cela m’aurait beaucoup aidée. Je me suis battue seule. »
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