Le Point rose

Témoignages

TEMOIGNAGE – Avec mon enfant se sont envolés les derniers rêves du couple

« Quand on perd un enfant, on pense perdre son droit au bonheur et à l’amour.. Je l’ai cru pendant plusieurs années, ou du moins, je m’en suis persuadée…

Tout avait explosé en moi, mes repères, mes croyances en l’avenir, mon goût de vivre, mon envie d’avancer, mon envie d’aimer tout simplement. J’avais juste envie de rester là, figée, de ne plus bouger et d’attendre la fin… la fin qui me permettrait de rejoindre mon enfant…

« Mon corps de femme est devenu pour moi un étranger »

Et je crois que je m’étais comme coupée des émotions autres que celles de la souffrance et du malheur, que je pensais ne jamais pouvoir éprouver un autre sentiment que celui d’être une femme morte, morte de l’intérieur sans envie, sans besoin, en état de survie tout simplement.. enfin je le pensais…

Mon histoire commence par le simple constat que mon corps de femme est devenu pour moi un étranger… Lui qui a su accueillir cette graine, la faire grandir et donner naissance à cet enfant aujourd’hui disparu, ce corps semble ne plus m’appartenir. Je lui en veux.. comment ai-je pu, moi génétrice, donner à mon enfant, des mauvaises cellules? Des cellules de mort…

« Mon corps coupable de ne pas avoir fait un bébé en bonne santé… »

Alors, on se victimise, on se flagelle, on se culpabilise… il faut bien trouver un coupable. Et quand on ne le trouve pas, si ce n’est pas l’Autre, c’est donc moi… Moi la seule responsable de la mort de mon enfant, ce corps qui a fabriqué et porté ce bébé, mais ce corps qui n’a pas été capable de faire un bébé en bonne santé…

Alors forcément on se replie sur soi, on ne le regarde plus ce corps coupable, il devient étranger. On le touche mais on ne le ressent plus. Froid comme la glace, il ne nous appartient plus…

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Et l’amour dans tout cela ? comment refaire l’amour après un tel traumatisme ? comment accepter que le père de mon enfant disparu, puisse encore poser ses mains sur mon corps mutilé ?

Comment accepter qu’une personne aussi proche que mon mari, ose toucher le corps que je rejette et que paradoxalement je ne veux plus partager, mais garder pour moi car il a aussi accueilli mon enfant chéri, il l’a aussi tenu dans ses bras, il a été aimé par lui?

Là est tout le paradoxe : je déteste mon corps, je ne veux plus en prendre soin, je voudrais le mutiler, alors je le  saccage en prenant du poids volontairement (car manger me donne l’impression de remplir son vide viscéral), et en même temps tout en le détestant je veux le protéger, le préserver, que plus personne n’y touche, puisque mon enfant ne pourra plus le serrer… Il n’est plus qu’à moi, ou peut-être à lui…, puisqu’il a lui a donné naissance… Je crois qu’inconsciemment je voulais voir mourir mon corps comme celui de mon enfant, lui léguer mon corps à défaut de ma vie, puisque c’était la seule chose que je pouvais encore lui offrir…

« J’ai fini par croire que je n’étais plus digne d’être aimée »

IMG_6599Alors je me suis réfugiée dans le rejet total de l’amour ; rien que les mains de mon mari sur moi sont un calvaire, ce mari exceptionnel qui tente tout pour ré-apprivoiser le corps de sa femme, pour que l’envie revienne, qui ose doucement approcher ses mains… Mais, en vain. Je reste figée. Je n’y arrive pas. Je culpabilise. Je pleure. Je hurle ma détresse. Rien n’y fait, le blocage est là, et les verrous ne sautent pas aussi vite…

 

J’ai fini par croire que je n’étais plus digne d’être aimée, plus apte à aimer un homme, ni à me laisser aimer.

« Notre enfant qui nous unissait à jamais est parti emportant avec lui les derniers rêves du couple »

J’ai surtout compris avec le temps que faire l’amour avec le papa de mon enfant ne serait plus jamais la même chose. Il est devenu Autre… Je ne parle pas de désamour ou de la fin de l’amour, je veux parler d’un amour resté figé, et qui a du mal à rebondir, à repartir… parce que ce qui nous unissait à jamais, notre enfant, est parti. Parce qu’il s’est envolé emportant peut-être avec lui les derniers rêves du couple…

Dans l’un de ses livres sur le deuil, Christophe Faure explique qu’un couple qui vit un deuil aussi important que celui de la perte d’un enfant, vit côte à côte en quelque sorte. Il explique que le deuil ne peut pas toujours se faire ensemble et que chacun peut rester dans sa bulle, sa souffrance, l’un à côté de l’autre certes, mais malheureusement pas toujours ensemble. Il en est ainsi en tout cas, dans mon couple. On évolue différemment, on pleure à des périodes différentes, bien souvent décalées (et peut être tant mieux) mais on peut difficilement parler ENSEMBLE de notre tristesse.

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Le désarroi et la souffrance que je lis dans les yeux de mon mari quand il rentre le soir à la maison, après des journées denses de travail, me rappellent combien moi aussi je vis la même chose. Et je ne peux le partager avec lui, car tomber ensemble c’est prendre le risque de ne pas pouvoir se relever et je ne me sens pas assez forte pour prendre ce risque-là.

Et faire l’amour avec une personne qui vous rappelle combien vous souffrez mutuellement est pour moi, en l’état actuel des choses, juste excessivement douloureux.

Alors la vie continue. On essaie de se rattacher aux quelques plaisirs de la vie, des rencontres, des partages, des personnes qui vont venir jalonner notre vie et qui vont nous faire comprendre que OUI il faut continuer sur ce chemin. Le corps ne suit peut-être pas, mais la tête, elle, est bien posée sur les épaule et elle nous dicte qu’il faut avancer. Le cerveau est donneur d’ordres… on est bancal avec ce corps qu’on ne veut plus aimer, mais on est debout.

« C’est ainsi que la vie m’a apporté un rayon de soleil »

C’est ainsi qu’à travers mes discussions et mes rencontres, la vie m’a apporté un rayon de soleil…

Moi, le femme en deuil, j’ai réappris à aimer. J’ai appris à ressentir de nouveau l’envie… Mais le destin veut que cette personne qui m’a redonné l’envie d’aimer n’est pas mon mari…

J’ai bien conscience que je risque de choquer, d’interloquer ou de surprendre. Mais j’ose le dire dans un témoignage honnête et sincère… sans hypocrisie…

OUI moi, une maman endeuillée, je découvre en ce moment l’amour dans les bras d’un homme qui connait mon histoire mais qui n’a pas été acteur de ce mauvais scenario. Il est étranger à ma vie d’avant. Il a dans un premier temps posé sur moi son regard compatissant et fraternel, il m’a juste écoutée en toute objectivité, il m’a rassurée, il a aussi pleuré avec moi, mais il m’a aussi réappris à sourire…

Il m’a fait comprendre que oui, j’étais vivante et bien vivante. Des centaines de kilomètres nous séparent mais il est toujours là quand j’ai besoin de parler de tout et de rien, de mon enfant, de ses enfants, de la vie, de nos couples respectifs…

« Et puis, on s’est donné rendez-vous, on s’est vu… »

On s’était connu à l’école, je l’avais aimé d’un amour d’adolescente fleur bleue, et on se retrouve… quelques décennies plus tard et la magie a opéré… une magie de conte de fées où je m’autorise d’un seul coup à oublier la maman meurtrie que je suis, à ne plus penser à rien si ce n’est à l’image que cet homme soudainement me renvoie de moi, dans sa douceur, dans son regard, dans la beauté de ses gestes élégants et doux.

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Il m’apprend et me fait sentir d’un seul coup que je suis vivante, quand il me touche pour la première fois, j’ai l’impression qu’un papillon vient de m’effleurer.. c’est doux, c’est bienveillant, c’est le début d’un sentiment dont je ne connaissais même plus le nom… Je sais simplement qu’il me veut du bien car il me le dit. Il me fait comprendre que je mérite d’être heureuse ne serait-ce qu’une heure… il ne me promet pas la lune, il ne va pas me faire oublier ma souffrance et encore moins mon enfant… Je ne le voudrais pour rien au monde! Non, il veut m’aider à aller de l’avant, à me reconnecter à moi, à mon moi intérieur, et bien entendu à mon corps qui n’a plus rien ressenti depuis plusieurs années…

Cet homme est devenu aujourd’hui mon rayon de soleil, et cet amour nouveau nous surprend aussi bien lui que moi…

Dois-je culpabiliser parce que ce n’est pas mon mari qui m’apporte ce réconfort ? Je ne veux pas mentir, je n’y arrive pas… J’ai décidé de vivre et de profiter du moment présent. J’ai eu envie que mon corps se réveille sous ses caresses, ce corps que je croyais mort est en train de renaître. Il me dit que je VIS et peut-etre aussi que je mérite d’être aimée par un homme qui ne veut que mon bien et qui ne me rappelle pas ma vie d’avant.

« Je remercie mon enfant de m’autoriser à vivre aujourd’hui ces sentiments »

Ai-je la sensation de trahir mon mari ? Non… Il est et restera l’homme que j’aime d’un amour éternel…. il est le père de mon enfant, il me relie à lui à jamais, et ce lien est inaliénable.

Ai-je la sensation de trahir mon enfant ? Non…

Au risque de choquer et même d’être jugée, j’ose enfreindre un tabou. A la question, a-t-on le droit d’aimer passionnément une personne qui vous apporte un peu de douceur dans le tsunami que l’on traverse depuis le départ de notre enfant ? je réponds OUI.

Vais-je tout quitter pour vivre avec cet homme ? Je n’en sais rien… Je me dis simplement que je mérite ce que je vis, et je remercie le Ciel, et mon enfant là-haut de m’autoriser à vivre aujourd’hui ces sentiments dans le présent, sans me préoccuper du passé ni de l’avenir.

Mon enfant restera mon guide et je sais qu’il ne souhaite que mon bonheur… alors j’OSE ce bonheur aujourd’hui, et oser c’est VIVRE! »

 

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Ana Girardot et Clément Roussier dans le film « Soleil Battant »de Clara et Laura Laperrousaz. Un film qui raconte l’histoire d’un couple aux prises avec les conséquences de la mort de leur enfant.

TEMOIGNAGE – Arnaud, « Comme un combattant de la vie »

Arnaud a tout perdu. Tout ce qui faisait le sens profond de sa vie. Sa raison d’être et de se lever le matin. Son fils unique Nivan, le 12 février 2016, emporté à 12 ans, par un gliome infiltrant du tronc cérébral diagnostiqué le 21 octobre 2015. Et aujourd’hui Karine et sa fille Chloé, après deux ans d’une spirale infernale qui finissait par les emporter tous les trois. Seul, et acculé à disparaître par la logique de destruction en oeuvre en lui depuis la perte de son enfant, Arnaud a choisi de renaître « comme un combattant de la vie ». Il partage une journée de son combat quotidien contre… « le monstre ».

 

« Réveil après 6 heures de sommeil, Cela faisait longtemps que je n’avais pas dormi 6 heures de suite.

J’ai effectué ma première séance de méditation en solitaire hier soir.

L’application nommée petit bambou ne pouvait pas mieux porter son nom tant je me sens fragile et frêle.. J’ai essayé de me concentrer comme demandé sur la respiration. C’est fou, j’étais tellement hermétique à ces pratiques jusqu’à lors… J’ai réellement ressenti un apaisement au bout des 10 Minutes que durèrent la séance. La sensation étonnante de l’air circulant en moi, celle aussi de sentir mon corps se gonfler ou se vider  au gré des échanges respiratoires.

Ces quelques minutes me donnèrent la sensation d’exister, « d’être » et dans la période actuelle ce fut comme une parenthèse. Lorsque j’ai ouvert les yeux, j’étais vivant, légèrement moins stressé et empli d’une vie que mon souffle venait de valider indubitablement.

Je suis une page blanche tachée de sang et de larmes et il me faut écrire cette histoire que je ne voulais pas

Je vais essayer de poursuivre cette démarche, elle s’inscrit dans celle plus générale d’une renaissance centrée sur une meilleure connaissance de soi. Bien sûr, cela me semble bien futile, je suis ainsi passé en 2 ans d’une vie « normale » à la solitude la plus totale.

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Comme Nivan dans sa voie d’escalade, comme un équilibriste sur son fil

Je suis une page blanche tachée de sang et de larmes et il me faut écrire cette histoire que je ne voulais pas. Celle d’un homme qui n’a d’autre choix que d’accepter les souffrances inhérentes  à la renaissance, sans les certitudes d’un demain, et avec les souvenirs d’un hier.J’ai la sensation de jouer ma vie chaque jour, d’avoir à organiser ma survie de toute mon intelligence et de mes faibles forces. D’identifier mon état, d’en déduire un plan d’action et de m’y conformer.

« A marcher sur un fil, on prend le risque de tomber… »

Je ne sais pas ce qu’il adviendra de cette tentative, à marcher sur un fil, on prend le risque de tomber.

On espère aussi, bien malgré soi parfois, qu’un jour que l’on sait lointain émergera un équilibre, une autre forme d’harmonie.

Se battre pour sauver sa peau, les psychologues de l’hôpital furent clairs à ce sujet :

« L’homme est équipé pour survivre Monsieur  et il met en  place les stratégies qui visent à atteindre ce dessein. »

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La maisonnette des cendres de Nivan, dans le jardin où il aimait jouer

Alors je cours, je parle, je bouge, je pleure, je m’isole, je médite, je textote et je frappe des balles comme on se débat dans un mer déchaînée.

J’agis encore de manière désordonnée, tâtonnant dans cette expérimentation que jamais je n’aurais souhaitée.

J’ai cependant conscience que les modalités bégayantes de ma survie peuvent me donner la seule force profonde me permettant de trouver mon équilibre durable.

 

« Que serais-je en cette période sans l’amitié? »

Que serais-je en cette période sans l’amitié… Je ne compte pas les soutiens, les mains tendues d’un SMS, d’une heure de sport ou d’un café.

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Nivan chez ses grands-parents

Bien sûr, je lis parfois dans leurs mots ou leurs silences l’ampleur du désarroi que génère mon état, mais je sais aussi qu’ils sont là et c’est un réconfort immense.

Je tente de faire le bilan de ces journées qui s’organisent sans la main de Karine, que j’ai perdue après mes deux ans de dérive aveugle. Je parviens désormais à lire une forme de constante, et elle me servira peut-être à mieux accepter ce qui advient.

On m’a souvent demandé ou conseillé « d’accepter » ce qui advenait, cette douleur intense, insupportable et sombre qui nous saisit si régulièrement. J’avoue que je ne parvenais pas réellement à saisir le sens de cette « acceptation ».

L’acceptation ne veut pas dire la résignation et encore moins la soumission.

« Et puis le monstre est là, il nous emplit tout entier… »

Je tente de percevoir ce vide qui me happe de son obscurité opaque, ce monstre qui nait au fil des heures et je sais qu’il est vain de lutter … Alors mon regard se perd, les éléments extérieurs disparaissent, les phrases prononcées ou entendues ne sont que bruits et j’ai la sensation de n’être qu’une douleur.

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Nivan, un ange d’amour et de lumière

Hier, il était 17h lorsque j’ ai senti monter ce monstre. J’assistais à un match de volley-ball et je compris qu’il  arrivait. En donner la composition exacte est impossible, il est fait de rires d’enfants, de souvenirs et du futur des autres que l’on sait désormais interdit à notre propre histoire.  Il est fait aussi de cette nuit qui tombe, de cette fatigue que génère nos heures éveillées à nous débattre.

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Arnaud, Karine et Chloé

Il est Nivan, Karine, Chloé et mes insuffisances. Il est les phrases que l’on regrette, les « si j’avais su » et les « nous aurions dû ».

Il grossit de minute en minute, venant progressivement nous couper tous les sens. La vision s’opacifie, le goût se perd, toucher n’est même plus une perspective. Sentir ne sert alors à rien, et notre ouïe semble se réduire à l’essentiel nous permettant d’esquisser les sourires ou les réponses que les phrases des autres réclament sans pour autant prendre conscience des discussions en place.

Et puis le monstre est là, il nous emplit tout entier et il convient alors d’entamer avec lui cette cohabitation forcée que notre condition oblige. Le visage se ferme, les mots se font plus rares, la respiration semble vouloir accélérer le pas et la mort nous tendre les bras d’un repos que l’on rêverait définitif.

Aujourd’hui j’ai repris ma voiture en compagnie de mon monstre. Bâclant les au revoir comme on rêve un adieu, j’ai essuyé quelques larmes sur la trentaine de mètres me séparant du cockpit. La nuit était noire et je le sentais immense..

J’ai alors appelé mon amie Hélène pour la première fois, comme on téléphone à un compagnon de cordée gravissant sa propre  montagne de détresse. Nous avons parlé de nos vies, de la fatigue et du Temps. De cette incapacité à aller plus vite, de ces moments de perdition et de l’écart existant entre nos vies et celle des autres que nous connaissons pourtant.

Je suis alors rentré chez Lionel, l’ami qui m’héberge, riche de cet échange. Triste et faible aussi, il était encore là…

« Me sentir normal dans l’anormal… »

J’ai cependant retenu  plusieurs choses de nos mots partagés.

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Nivan et Arnaud, à jamais

Même si pour chacun de nous, la survie s’opère différemment, il est des éléments auxquels on ne peut échapper. Le caractère « normal » de mon ressenti me fit du bien. Me sentir normal dans l’anormal est un apaisement.

La distorsion du temps, l’épuisement, la quête de sens vinrent également me rassurer.

Et puis il y a eu cet infime espoir distribué comme on offre un cadeau de sa voix fluette.

Si tu t’en sors Arnaud, tu vas être très fort et tu seras capable de vivre de très belles choses. De les vivre avec Nivan. Peut-être même avec Karine car les autres relations vont lui paraitre fades…

« Je résiste dans la tranchée comme un combattant de la vie… »

Une vision s’est alors imposée à moi: celle du combattant dans sa tranchée. J’entendis les balles siffler, les obus me frôler mais pour survivre je crois en mon destin et je rêve à demain.

Certes, Demain à trop souvent les cheveux longs et frisés et peut être que jamais plus je n’en humerai le parfum; mais je résiste dans la tranchée comme un combattant de la vie portant aussi  fièrement que possible son étendard bafoué du sang de son enfant.

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La voie de Nivan, l’association créée par Arnaud au nom de son fils

Qu’importe alors la durée du combat, la solitude du combattant, il faut vivre pour Nivan, pour moi et toutes ces personnes qui me tendent la main en lisant en moi la force et la noblesse d’une lutte que je mène de tout mon être. »

Arnaud Van Driessche, Metz le 4 décembre 2017IMG_5096

 

 

TEMOIGNAGE – Mon fils aurait 30 ans aujourd’hui…

« Mon fils aurait 30 ans aujourd’hui. Le temps passe mais mon coeur est toujours plein d’amour et d’émotion pour lui. »

C’est ainsi que Valérie conclut timidement le message qu’elle m’écrit. En s’excusant presque de partager cette pensée qui pourtant, à n’en pas douter, l’a accompagnée toute cette journée et certainement aussi les jours précédants. Parce qu’on n’oublie jamais. Peu importe l’âge de l’enfant, le nombre d’années vécues avec lui, et sans lui, il reste à jamais « notre enfant ». Celui qui nous a été arraché. Cela peut paraître une souffrance infinie qui ne s’atténue pas avec le temps. Mais aux mamans qui vivent le deuil récent de leur enfant, cela paraîtra certainement réconfortant de voir que 30 ans après, une maman n’oublie toujours pas son enfant défunt, qu’il compte toujours autant pour elle, et qu’elle reste à jamais maman de cet enfant si important qui n’est plus. Cela les rassurera de voir, combien le manque et même la souffrance sont les revers de l’amour inconditionnel. Car le pire à vivre pour des parents après la perte de leur enfant, n’est-ce pas son oubli? Alors savoir qu’on n’oublie pas, jamais, peu importe les années qui passent, oui c’est un immense réconfort.

Alors j’ai osé demandé à Valérie de me raconter son fils Aurélien, sa petite soeur Alizé, et quand je l’écoute, que je regarde les photos de sa famille, les photos avec sa fille, l’amour qui se dégage de leurs regards et de leurs gestes, je ne peux m’empêcher de penser qu’Aurélien a certainement préparé la venue de sa soeur et permis à Valérie de vivre sa nouvelle maternité avec une conscience et une intensité d’amour encore plus grande que celles auxquelles le coeur d’une maman prépare. Valérie nous a offert son histoire d’amour avec Aurélien, le jour du trentième anniversaire de sa naissance, un très beau cadeau pour tous les par’anges…

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« Il s’appelait Aurelien. Il est né un mois avant terme, le 22 novembre  1987. Et il est décédé le 25 novembre 1987 d’une hémochromatose néonatale, trois petits jours plus tard.  Sa sœur Alizé est née un an après le 21 décembre 1988. Un 21 décembre, le même jour précis où Aurelien aurait du naître si ma grossesse était allée à son terme. Né par césarienne et d’un faible poids, Aurélien a été transporté à la Timone en service de néonatalité. Le jour de son transfert, j’appelais plusieurs fois par jour pour avoir des nouvelles car j’étais moi-même dans une autre clinique, et je ne pouvais pas me déplacer. Le lendemain matin, en appelant je me suis entendue dire froidement par téléphone qu’il était décédé. Aucune prise en charge psychologique ne m’a été proposé à la maternité, bien au contraire. Un enfant qui décède en néonatalité ne compte-t-il pas vraiment puisqu’on n’a pas le temps de le connaître? Pourtant Aurélien a vécu 8 mois en moi, 8 mois d’amour durant lesquels je n’ai pas eu besoin de le tenir dans mes bras pour l’aimer.

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J’ai dû rester plus longtemps que prévu, car à la suite de ce choc j’ai fait un début de septicémie. Il était très difficile pour moi de rester à la maternité et de voir les mamans sortir avec leur couffin…

 

Une douleur invincible et difficile à partager. Et puis, j’ai voulu reprendre rapidement mon travail et me battre , et je suis tombée enceinte d’Alizé quatre mois plus tard.IMG_4639

Entre la période du décès et le jour où je suis tombée enceinte, je ne pouvais pas voir mes amis proches qui avaient eu un bébé. Lorsque je rencontrais des personnes moins proches qui avaient eu connaissance de ma grossesse et qui qui me demandaient des nouvelles de mon bébé, je leur mentais, je disais qu’il allait bien, c’était horrible. Je n’arrivais pas à dire la vérité.
Ma blessure a commencé à se refermer lorsqu’Alizé est née. Mais Aurélien est à jamais dans mon cœur. Et je suis persuadée que le fait d’avoir un enfant de sexe opposé a été mieux pour moi, et m’a permis de ne pas comparer et ni de faire un transfert.
Aujourd’hui, mercredi 22 novembre 2017, Aurélien aurait eu 30 ans. J’ai pensé mettre un post sur Facebook, mais je n’ai pas osé. Je ne sais pas pourquoi. Ce n’est pas si facile d’en parler même tant d’années après et surtout d’en parler à des personnes qui n’ont pas vécu ce drame. Je comprends que les familles du Point rose aient besoin de se retrouver car elles partagent les mêmes émotions et se comprennent. S’il y avait eu un Point rose il y a 30 ans cela m’aurait beaucoup aidée. Je me suis battue seule. »
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TEMOIGNAGE – J’ai décidé de vivre par amour pour Elouenn et Margod

« J’ai 31 ans, je suis mariée depuis 2013, j’ai pendant longtemps repoussé loin de moi l’idée d’avoir des enfants, non pas que je ne m’imaginais pas, mais étrangement car une peur indéfinissable de perdre un être que je sentais ne pouvoir faire autrement que de l’aimer inconditionnellement et viscéralement, me paniquait.
Mais une fois mariée, l’amour aidant, je finis par me laisser convaincre de laisser faire la nature, tout en imaginant que vu le temps considérable qu’avait pu mettre certaines de mes amies pour tomber enceinte, j’avais le temps de me faire à l’idée. 
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Seulement un mois après, au retour de notre voyage de noce, je découvre que je suis rentrée non pas avec une mais deux petites crevettes au creux de mon corps!!! Le temps de digérer le choc, le conte de fées commence.
Je vis une grossesse merveilleusement paisible malgré une surveillance accrue en raison de la gémellité homozygote (« vraies » jumelles) de mes filles, qui entraine quelques risques.

« Un baby blues intense à l’idée que quoique ce soit puisse un jour me séparer d’elles… »

Le 1er aout 2014, en césarienne programmée, Margod, puis Elouenn voient le jour.
En quelques heures ma vie change à jamais, mon coeur a doublé de volume, et l’amour incommensurable ressenti pour mes deux louloutes me submerge, et m’entraine même dans trois jours de baby blues intense à l’idée que quoique ce soit puisse un jour me séparer d’elles…
Pour notre grand amusement, bien que vexés, nous devrons attendre leur 8 mois et l’apparition d’une tache dans l’oeil de Margod pour se décider à retirer les rubans à leur poignet qui nous permettaient des les différencier!
S’en suit une année 2015 merveilleuse pendant laquelle j’ai consacré l’intégralité de mon temps à aimer et à m’occuper de mes filles chéries.
Je suis fière. 
Je suis heureuse.
Je suis comblée.
Et le summum du bonheur de ma vie est atteint chaque matin en rentrant dans la chambre d’Elouenn et Margod, en les retrouvrant souriantes et sautillantes, debout dans leur gigoteuses derrière les barreaux de leur lit. Chacun de ces matins fait jaillir en moi l’incroyable conscience de ma chance d’avoir ces deux adorables petites filles.
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A 17 mois, mes filles marchent déjà depuis plusieurs mois, nous sentant un peu à l’étroit dans notre petite maison imaginée plutôt pour trois, nous avons déménagé dans une autre commune pour une maison plus grande nous permettant d’offrir une grande chambre à nos jumelles.
Mais en janvier, Elouenn a quelques vomissements irréguliers, principalement après le biberon du matin, et a des moments étranges où elle semble gênée et recherche à s’installer quelques instants dans mes bras sans bouger.
Légèrement inquiète je consulte au bout de quelques temps un médecin généraliste au pif, n’ayant pas encore choisi de médecin traitant dans notre nouvelle commune. Celui-ci diagnostique une angine, associée à un trouble gastrique, mentionnant qu’il est trop tôt pour évoquer un problème cérébral. Je suis un peu dubitative, les symptômes, malgré mon peu d’expérience en tant que Maman, ne m’évoquent pas un virus, d’autant que Margod ne semble pas atteinte alors que les microbes sont d’habitude allègrement partagés!

Quinze jours après, les vomissements irréguliers et les épisodes étant toujours d’actualité, je consulte un autre généraliste qui me confirme à nouveau une gastro.

Une gastro irrégulière sur un mois…mouais… mais je n’ai aucune autre idée, bien que je re-signale un comportement anormal de ma fille habituellement joyeuse et enjouée.

« En attendant mon bébé dépérit! »

Début mars, rien n’a changé, cela s’est même intensifié, Elouenn ne veut plus trop manger, et mes parents m’alertent sur sa perte de poids importante. Un nouveau vomissement le soir même et me voilà à SOS médecins. Aucun signes cliniques, mais la chute brutale de sa courbe de poids le pousse à me faire consulter le lendemain aux urgences pédiatriques de Nantes.
Résultat, malgré mon angoisse, je suis invitée à consulter un gastro-entérologue, sans même avoir le laisser passer d’un rendez vous en urgence, donc affaire à suivre… dans 3 semaines.
En attendant mon bébé dépérit!
Je consulte le lendemain mon pédiatre pour l’examiner, mais toujours aucun signe d’un problème quelconque, il s’occupe en revanche d’avancer mon rendez vous chez le spécialiste.
Le surlendemain, samedi 12 mars, à table, je remarque que l’une des pupilles d’Elouenn ne se rétracte plus….après avoir attendu plusieurs heures l’avis des urgences, nous sommes priés de revenir les consulter au plus vite…. je pars avec ma soeur, finalement presque rassurée de savoir que l’on allait peut être enfin savoir ce qui n’allait pas chez ma fille. J’étais seulement à mille lieues d’imaginer le diagnostic…
Arrivée, Attente, Examen, Scanner, Annonce…

« Des mots gravés à jamais au couteau dans ma chair et mon esprit. »

Je bascule dans un cauchemar irréel.

J’appelle mon mari… le pire coup de fil de ma vie.

Transfert en toute urgence en oncologie pédiatrique à Angers.
« Le scanner démontre que votre fille a une masse relativement importante au niveau du cerveau »,
« Une tumeur »,
« Très probablement maligne vu sa taille »
Ces mots sont gravés à jamais au couteau dans ma chair et mon esprit.
Je pars avec Elouenn en ambulance, et après avoir contacté mes parents pour venir garder Margod, Ludo mon mari me rejoint.
Les résultats de la biopsie, nous apprennent qu’Elouenn, notre fille adorée,  a une ATRT (Tumeur TeratoÏde RhabdoÏde Atypique). « Une tumeur extrêmement rare, extrêmement difficile à guérir ». Nous comprendrons plus tard « impossible à guérir ».
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« On nous annonce que le traitement est un échec, nous tombons dans un abysse »

S‘ensuivent 7 mois d’opérations, examens, chimiothérapies, piqûres, rendez-vous médicaux…Elouenn se débat particulièrement lors de tout examen et surtout pour changer l’aiguille de son site, je me revois la maintenir de toute mes forces, sourde à ses hurlements qui lacèrent mon coeur de milliers de plaies, en essayant de me convaincre que je fais ce qu’il faut pour la soigner, pour la sauver, pour garder ma petite fille tant aimée auprès de moi pour toujours.
Des mois de tortures permanente à osciller entre espoir, découragement, colère, determination, desespoir, culpabilité, et des mois de séparation avec Margod…
L’angoisse de savoir si nous prenons les bonnes décisions, si nous prions assez, si nous cherchons assez, si nous insistons assez, si nous supplions assez le Destin, si lorsque nous perdons espoir en entrevoyant la réalité et en imaginant que nous pourrions un jour approchant avoir à organiser l’enterrement de notre fille, nous ne la condamnons pas par manque de foi.
On nous annonce que le traitement est un échec, nous tombons dans un abysse.
Elouenn est inscrite sur un essai thérapeutique à l’Institut Gustave Roussy de Paris. Hauts les coeurs, on s’accroche!! 
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Malgré nos supplications lors d’un merveilleux week end à Lourdes sans traitement pour Elouenn qui était dans une forme incroyablement olympique, notre petit amour n’aura que le temps d’entamer le traitement de cet essai thérapeutique avant que son état se dégrade tellement, malgré la morphine ou le Rivotril,  qu’en ce début d’Automne nous sommes obligés de quitter la maison pour ce que je pressentais être le dernier aller d’Elouenn à Angers, ce 26 septembre 2016.
Rien n’y fera, et mon petit poussin s’enfonce petit à petit dans le coma.
Durant tous ces jours, je reste persuadée qu’un miracle peut arriver et qu’elle va se réveiller et continuer à vivre auprès de sa maman, son papa et sa soeur qui l’aiment.

« Mais si jamais vraiment, vraiment, vraiment, c’est impossible pour elle de revenir… »

Mais la réalité me rattrape.
A partir du 10 octobre, au milieu des mes larmes et de mon désespoir, je finis par murmurer à l’oreille de mon trésor, allongée, immobile, dont les derniers gestes auront été de serrer contre elle son « doudou chien » et de frotter sa queue sur son petit nez, que je la supplie du plus profond de mon coeur et de mon âme de revenir si elle le peut, car une vie d’amour inconditionnel l’attend auprès de nous et que nous ferons tout pour la rendre heureuse à jamais. 
Mais si jamais vraiment, vraiment, vraiment, c’est impossible pour elle de revenir, alors je l’implore, une fois là-haut, de faire tout ce qui sera possible pour elle, pour amenuiser l’immense et indescriptible chagrin qui m’attend. D’utiliser toute sa force, ses moyens et son amour possible pour m’aider à survivre à son absence.
Le 12 octobre, suite à une succession de « hasards », une certaine Stéphanie Berthon (maman du Point rose, ndlr) viendra me voir, tandis que dans un fauteuil, je tiens lovée dans mes bras ma petite Elouenn…
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« Le 13 octobre 2016 à 13h, notre fille quitte cette Terre dans mes bras »

Le 13 octobre 2016 à 13h, notre fille, ma chérie, mon poussin, mon petit bouchon, mon trésor quitte cette Terre dans mes bras, pour rejoindre des Cieux où l’attendent la Lumière, la paix, la chaleur, l’Amour avec un immense A.
Très rapidement m’est venue l’évidence de devoir faire un choix.
Ma souffrance me poussait à vouloir retrouver ma si belle petite fille au plus vite, pour soulager cette déchirure béante qui barrait ma poitrine, faisait saigner mon coeur à chaque battement et embrumait mon cerveau.
L’evidence de ne pouvoir survivre en cette Vie sans une moitié de mon coeur était permanente.
Oui mais….
Le problème c’est que mon amour pour Margod n’a jamais été un soupçon en dessous de celui que je porte à Elouenn. Si je pars, il restera toujours l’autre moitié de mon coeur derrière moi, et ici ou ailleurs impossible de « vivre » sans…
Et mes parents, pourrais-je envisager un instant de leur faire subir ce qui me détruit moi même aujourd’hui? Et Ludo, mon mari? On s’est soutenus et portés ensemble depuis tous ces mois, pourrais-je l’abandonner?
Et dois-je réellement considérer qu’Elouenn est si loin? que rien n’est possible avec elle ici si je reste?
Non. Alors je reste. Je décide de rester.

« Je refuse que Margod, en plus d’être privée de la présence physique de sa soeur, vive avec le « fantôme » d’une mère, souffrante, triste, destructrice, et malheureuse. »

Mais si je prends cette décision, ce n’est pas pour vivre une demi-vie
Le but qui transcende tout mon être est le bonheur de mes filles, ici-bas, ou tout là-haut.
Je refuse que Margod, en plus d’être privée de la présence physique de sa soeur, vive avec le « fantôme » d’une mère, souffrante, triste, destructrice, et malheureuse.
Par ailleurs, mes convictions spirituelles me font savoir que là où elle est ma Elouenn a tout ce qu’il faut pour être bien, même si être privée de la possibilité de lui prodiguer soins, nourriture, câlins, baisers, éducation et tant d’autres gestes de maman me broie chaque jour. Là où elle est, la seule chose qui peut l’affecter et lui causer de la peine c’est le chagrin, le désespoir  et l’auto-destruction de ceux qui l’aiment.

« Comprendre et admettre que ne plus pleurer tous les jours, ne plus se flageller, accepter les petites joies qui se présentent dans notre vie, ce n’est pas oublier son enfant. »

Forte de ce constat, de l’incroyable énergie et amour que me procure Margod à chaque instant, et du soutien de ma famille et de mes amis, j’ai décidé de VIVRE, de sourire, de rire, de voir mes amis, d’AIMER, par amour pour mes deux filles.
Pour cela il faut comprendre et admettre que ne plus pleurer tous les jours, ne plus se flageller, accepter les petites joies qui se présentent dans notre vie, ce n’est pas oublier son enfant.
Décider de ne plus souffrir, n’effacera pas le manque cruel de tous les instants où son absence m’aveugle. Mais cela ne m’empêche au combien pas non plus de continuer à l’aimer plus que tout, toujours aussi fort, à jamais, en attendant de la retrouver.
Le matin, la joie immense de retrouver Margod me fait sauter hors du lit, le soir, la certitude de devoir patienter jusqu’au moment où le jour sera venu de retrouver ma Elouenn dans l’au-delà, me fait m’endormir sereinement.
Souvent je me dégoûte alors que tant d’autres mamans ne parviennent pas à sourire à nouveau, aimerais-je moins ma fille qu’elles? Alors dans ces moments je sombre, je doute, j’ai peur…
Aujourd’hui j’ai parfois l’impression que ma merveilleuse vie avec mes jumelles était irréelle, qu’il s’agit d’un magnifique et doux rêve, dont les souvenirs et la douceur ne s’effacent pas, et que ma vie actuelle est celle qu’elle aurait toujours du être… Etrange sensation.
Je reconstruis ma vie avec Margod, en même temps que je construis une « nouvelle vie » avec Elouenn. Je fais le deuil de la vie que j’ai imaginée avec elle, sans jamais faire son deuil ni celui de notre amour. Je ne connaitrais jamais sa couleur préférée, son métier, ses enfants, mais j’invente une autre vie avec elle.
Je la ressens avec mon coeur, je parle presque tous les jours d’elle avec sa soeur, j’allume sa bougie tous les soirs, j’embrasse sa photo chaque soir après avoir bordé Margod, je dors avec son doudou, mais surtout je l’aime toujours si fort…l’Amour plus fort que la mort!

« Dans quelques jours cela fera 1 an que ma fille a été arrachée à mes bras »

 

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Je sais que la Vie après la Vie existe, et je voudrais pouvoir le crier et savoir convaincre tous les parents dans la souffrance.
Les signes qu’Elouenn m’envoie, ainsi que la vitalité et l’affection pour deux de sa soeur Margod,  emplissent mon coeur de joie, de volonté, de determination, de paix, ce sont mes bouteilles d’oxygène qui me permettent de repartir d’un meilleur pas chaque jour, même si l’appellation de bonheur me parait définitivement bannie de ma vie sans Elouenn…
Dans quelques jours cela fera 1 an que ma fille a été arrachée à mes bras, pour le coup je crois que je fuis cette réalité en étant tout simplement incapable d’anticiper quoique ce soit, ni d’exprimer une quelconque intention quand à cette date d’anniverCiel…
J’ai tenté d’être précise tout en étant concise, pas facile…

« Des parents dans la détresse auront toujours besoin d’une épaule et du soutien et des encouragements de quelqu’un qui les comprend…. »

Nous avions organisé une cagnotte au nom d’Elouenn, nous l’avons majoritairement redistribuée à des associations investies dans la recherche contre les cancers pédiatriques, je pensais que le moment venu j’y prendrais ma place… Puis j’ai connu le Point Rose. Et l’évidence est là, c’est là que je trouverais ma place…
Malheureusement si les cancers sont vaincus, des enfants auront encore des accidents mortels ou d’autres maladies incurables existeront… et des parents dans la détresse auront toujours besoin d’une épaule et du soutien et des encouragements de quelqu’un qui les comprend….
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Nathalie, tu es un modèle pour moi, et je souhaite de tout coeur pouvoir un jour apporter le même réconfort que tu sais dispenser.
Pour Carla-Marie, pour Elouenn, pour Paloma et Margod, pour qu’elle soient fières de nous. »
Géraldine Delteil-DavidIMG_3176
Nantes, 5 Octobre 2017

 

Une rentrée des classes pour renaître ou disparaître…

Aujourd’hui c’est la rentrée des classes. Combien de parents ont le coeur serré en n’accompagnant pas leur enfant? En se rappelant sa dernière rentrée ou en imaginant celle qu’il n’aura jamais… L’angoisse et la tristesse se sont installées doucement la semaine précédant ce grand jour, jusqu’à prendre toute la place la veille au soir. Même en ayant la chance de préparer la rentrée de son frère ou de sa soeur, l’enfant défunt créé un vide abyssal encore plus difficile à vivre à cette période.

Les déclarations des parents en deuil n’en finissent pas de l’exprimer sur les réseaux sociaux :

Edgar et Louis, rentrée 2015

Edgar et Louis, rentrée 2015

« Ce soir, j’ai une revendication particulière à faire en cette veille de rentrée… certains enfants, Loulou, Carla, Roma, Capucine, Valérie, Théo, Renaud, Flavien , Chloé, Ivaylo, César, Lyndsai, Eleana, et bien d’autres, pardonnez moi, la liste de tous ces enfants serait bien trop longue, ils sont tellement nombreux, n’inaugureront pas leurs nouveaux cartables, leurs nouvelles chaussures et seront absents des bancs de leurs écoles, de leurs cours de récréation …. alors, une pensée pour eux, demain, quand vous accompagnerez vos enfants, serait leurs rendre un bel hommage…..Cette photo a été prise le matin de la dernière rentrée de Louis. Demain, Edgar sera seul… demain, Louis ne fera pas sa rentrée en 6eme…. », demande Véronique, maman de Louis et Edgar.

« Ce soir, je n’ai preparé qu’un seul cartable, qu’une seule tenue,..etc. et demain matin, sur le chemin de l’ecole pour cette 1ere rentrée une de mes mains se refermera sur le vide… Il y a de nombreuses choses pour lesquelles je ne sais pas quand elle les auraient faite, perdre sa 1 ere dent, se marier, devenir maman…mais demain je sais ce qu’elle aurait du faire. Alors ce soir mon coeur saigne comme la pluie…. », partage Géraldine, maman d’Elouenn, soeur jumelle Margod.

Pour Stéphanie, maman de Renaud, le jeune frère de Coline et Thibault : « À l’heure où tous préparent leur rentrée, il n’y aura pas de rentrée pour toi cette année … et il n’y aura d’ailleurs plus jamais de rentrée pour toi chéri… Ta dernière rentrée c’est de manière héroïque que tu l’as faite … je n’oublierai jamais les cris de bonheur et l’émotion des enfants en te voyant, tous ont été fiers et épatés de cette force et de ce courage dont tu as fait preuve… et tu auras été « leur mascotte du collège » »

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Lélia et Pablo

Pour Isabelle qui compte les années qui la sépare de sa dernière rentrée avec sa fille  Lélia : « Deux ans que je ne prends plus de photos pour la rentrée… Demain pour la cinquième fois Pablo fera sa rentrée sans sa soeur… ».

 

La veille de la rentrée, Nathalie pense douloureusement au temps heureux où elle collait encore les étiquettes au nom de Carla-Marie sur toutes ses petites affaires…

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Lydie poste sur sa page Facebook, en pensant à Théo qui n’accompagnera pas sa grande soeur Léa : « Tous ces petits anges qui ne feront plus jamais leur rentrée des classes dont Théo qui aurait dû rentrer en CP… dans l’espoir que la recherche progresse enfin ».

Rosalia, pour la première rentrée de Zoé sans son grand frère Yvaylo, met un point final à ses Bulles d’air, un recueil de poèmes et de récits autobiographiques commencés à son chevet : « Le point final est mis.
Pour cette rentrée d’aujourd’hui. Pour ces 20 classes au moins*. Afin que ce qui avait été écrit, puisse être connu, et que la connaissance devienne notre force ». (*500 enfants, soit l’équivalent de 20 classes, décèdent chaque année en France du cancer)

A la question de comment elle vit cette première rentrée sans Chloé, la petite soeur de Charlen, sa maman Christelle écrit tristement : « Que c’est difficile de ne pas avoir préparé cette journée avec elle, de ne pas avoir le récit de sa 1ère journée en 5ème. Depuis quinze jours, j’y pense tous les jours. Je ne pourrais plus l’attendre sur le chemin du retour, l’inscrire et l’accompagner à l’escalade. Je ne l’entendrais plus me réciter ses poésies. Et surtout je ne pourrais plus l’embrasser le matin avant qu’elle parte… »

Quant à Sandrine, qui n’accompagne plus d’enfant à l’école ce matin.. : « Voir les copines de Roma sur Facebook faire leur rentrée sans elle est des plus difficile ».

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Le post de Melisa, maman de Gisèle décédée à 6 mois

 

Alors comment vivre cette rentrée? En l’évitant et faisant tout pour l’ignorer? En fuyant les médias et les réseaux sociaux inondés des posts de parents heureux et fiers de la rentrée de leurs enfants?

Et quand on doit prendre le chemin de l’école malgré tout pour son autre enfant, quand on a encore cette chance-là que tous les parents n’ont même pas hélas, en faisant comme s’il ne manquait pas son frère ou sa soeur?

En saluant les autres parents comme si on était un parent comme les autres sans évoquer son enfant absent qui fait si peur parce qu’il rappelle que cela peut arriver de perdre son enfant?

Tout le monde, nos parents les premiers (souvent pour ménager les autres parents et ne pas se sentir en plus dérangeants ou rejetés) fait comme si tout était (presque) normal…

 

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Toutes ces solutions apparaissent souvent aux parents les seules possibles. Et pourtant… Aucune ne les aidera. Au contraire. Elles risquent fort de les enfermer un peu plus dans leur malheur en les isolant et en les obligeant à faire comme si la vie avait repris son cours (presque) normal tandis qu’ils vivent toujours intérieurement un tsunami émotionnel dévastateur.

Alors quelle est la solution? La solution, c’est d’oser en parler et faire face à la réalité. Une école qui a vécu quelques mois plus tôt la perte de l’un de ses élèves ne peut reprendre son cours normal la rentrée suivante… »comme si de rien était ». Ses élèves, ses enseignants, tout son personnel sont forcément encore marqués par ce drame.

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La rentrée solitaire d’Armani, la grande soeur d’Eleana

Alors, osons évoquer l’absence de l’enfant, osons parler de ce frère ou de cette soeur, de ce camarade qui manque à l’appel et auquel beaucoup penseront en silence. Osons imaginer une action, réfléchir à une oeuvre collective à proposer aux écoles et aux enfants qui les libèrera de ce poids vécu dans le silence.  Ne plus en parler, quand c’est encore aussi présent dans les coeurs et les mémoires, n’aide pas à oublier.

Oser parler d’un sujet douloureux, c’est déjà l’accepter sans le nier. C’est commencer à le mettre à distance. Et l’acceptation est bien la première étape de la résilience. Oser en parler pour le transformer, lui faire une place dans la réalité pour qu’il ne prenne pas toute la place, c’est lui donner un sens et faciliter la vie et la résilience de ceux qui restent.

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Clarisse, portée par Capucine, sa grande soeur Point rose

Aux parents, aux fratries en deuil, c’est montrer qu’on les accepte avec l’enfant défunt qu’on n’oublie pas, qu’ils ne sont pas obligés de le cacher pour être à nouveau fréquentables.

Aux camarades de classe, c’est montrer qu’après un aussi grand malheur, il est possible de vivre sans oublier, et même de transformer le malheur en vie, force et partage.

 

C’est cette solution que Le Point rose propose aux établissements scolaires confrontés à la perte contre-nature d’un enfant,  sous la forme d’une intervention en deux temps: 

Un échange et une réflexion théorique d’abord, animés par des psychologues et professionnels de la résilience.

 

Une mise en application pratique collective ensuite, avec l’intervention d’éducateurs spécialisés. Car parler dans ce domaine doit préparer à vivre ensemble le meilleur comme le pire. Les possibilités de mise en application sont multiples et sont à imaginer avec l’école et ses enseignants en fonction des temps forts de la vie de l’établissement ou de ses activités:

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Faire travailler les élèves sur le projet artistique d’une fresque où chacun y mettra un sens en lien avec son vécu; Organiser une journée sportive ou festive au cours de laquelle les enfants pourront imaginer une action en hommage à l’enfant : une course, une chorégraphie, un concours, une chorale, une pièce de théâtre, un spectacle, une lecture…. Les possibilités sont très nombreuses et à penser avec les enseignants et leurs élèves.

21318918_1683692494997709_8093170811917932943_oLes enfants sont si créatifs qu’ils nous étonnent bien souvent par leur sens naturel de la résilience, leur capacité à créer et imaginer des actions tournées vers la vie et le partage.

 

Et pourquoi pas le jour de l’anniversaire de l’enfant? Jour que son frère ou sa soeur, ses amis dans l’école auront tôt fait de rappeler et de se rappeler.

Alors plutôt que de les inciter à vivre cette journée seuls dans le silence et la peine, encourageons-les plutôt à oser parler de ce qu’ils ressentent et de ce que le souvenir de l’enfant leur inspire.

Nathalie se remémore le jour du premier anniversaire du décès de sa fille Carla-Marie qu’elle appréhendait tellement en allant chercher à la sortie de l’école sa fille cadette Paloma de 8 ans et sa cousine Julia.  Quelle ne fut pas sa surprise quand Paloma et sa nièce, scolarisée dans la même classe que Carla-Marie, lui remirent à la sortie un épais recueil de dessins intitulé :

« Les petits délices de Carla-Marie ».

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Sur chaque page, les enfants s’étaient représentés chacun dans l’une de leurs passions ou activités préférées. Emerveillée et surprise, Nathalie avait alors demandé à Paloma le sens de ce recueil.

 

Et Paloma lui avait expliquée : « C’est pour montrer à Carla-Marie que la vie est toujours belle et que chaque fois qu’on fait quelque chose qu’on aime beaucoup, on pense à elle ».

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FullSizeRender-352Les enfants sont étonnants de ressources de résilience quand on leur laisse la liberter de les exprimer.

Ce jour-là c’était les enfants eux-mêmes qui avaient appris à leur enseignant, (nouveaux dans l’établissement), le triste anniversaire et c’était eux qui avaient proposer de réaliser un recueil de dessins.

 

On s’apperçoit qu’il est alors possible de concilier ce que l’on pense souvent inconciliable, à savoir la vie et le deuil. Montrer aux parents que la vie continue et qu’il ne doit pas en être autrement au nom de tous ceux qui restent. Mais précisément, au nom de ceux qui restent, montrer que l’on peut continuer à vivre sans avoir pour cela à oublier l’enfant qui nous a quittés. Montrer aussi aux éléves, collegiens, lycéens que l’on peut vivre un aussi grand malheur sans qu’il sonne la fin du bonheur, et sans qu’il condamne à vivre dans  le déni, la culpabilité ou le tabou.

Montrer par des petits gestes, des petites attentions que l’on avance sans oublier l’enfant qui n’est plus parmi les autres, c’est assurément le plus grand réconfort à offrir à ses parents qui vivent ces premières rentrées sans lui si difficiles.

Apprendre aux grands et aux petits à faire une place au malheur pour qu’il ne prenne pas toute la place et leur apprendre ainsi la résilience, cette aptitude à renaître après un malheur, sans oublier pour autant.

Alors, grâce à l’entraide, au partage et au regard bienveillant, ce jour de rentrée peut devenir pour tous un jour symbole de résilience et de renaissance, comme les y invitent les mots de Stéphanie, maman de Capucine, la grande soeur défunte de Clarisse :

« J’ai une pensée particulière ce soir en cette veille de rentrée pour toutes les mamans et les papas qui ne feront pas la rentrée de leur enfant. ..je (nous) vous souhaite de passer aussi sereinement que possible cette journée et cette année scolaire si compliquées pour (nous) vous… Je dédie cette journée de demain à tous nos petits anges partis trop tôt. Que ce lien d’amour qui nous unit désormais à eux nous remplisse le coeur et nous conduise sur ce difficile chemin de la résilience… ».